Laetitia Theunis

Prométhée accompagne l’histoire de l’humanité

Durée de lecture : 4 min

Prometheus propulsera les futurs lanceurs spatiaux européens. Premiers essais, en 2021, de ce moteur réutilisable alimenté par de l’oxygène liquide et du méthane. L’acronyme du «Precursor Reusable Oxygen METHan cost Effective propUlsion System» résume ses principales caractéristiques. Qu’une prouesse technique se réfère à Prométhée, le héros qui a dérobé le feu aux dieux pour l’offrir aux humains, n’étonne pas Monique Mund-Dopchie.

«Prométhée, promoteur de la science en tant que connaissance, se transforme en promoteur du progrès matériel et du perfectionnement technique qui en constituent les retombées», explique la professeure émérite de littérature et d’histoire de l’humanisme à l’UCLouvain.

«Les mythes de l’âge d’or et de Prométhée jouissent d’une survie remarquable dans l’imaginaire occidental. Le fait n’est pas surprenant dans la mesure où l’un et l’autre abordent la question de l’existence première des hommes sur la Terre en tentant d’apporter une réponse aux interrogations de l’humanité face à sa propre évolution.»

“Prométhée et la notion de progrès”, par Monique Mund-Dopchie. Collection L’Académie en poche. VP 7 euros, VN 3,99 euros

À la lecture des Anciens

La membre de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques de l’Académie royale de Belgique publie «Prométhée et la notion de progrès» dans la collection «L’Académie en poche». S’appuie sur des auteurs anciens et modernes pour épingler des traits du mythe grec. Analyser le don des techniques associées au feu. «La complexité du mythe de Prométhée, à la fois durant l’Antiquité et dans ses réutilisations contemporaines, rend illusoire la prétention de tirer toutes les conclusions de son examen», juge la chercheuse.

Vivant au VIIIe siècle avant notre ère, Hésiode est l’auteur des premiers textes conservés sur le mythe. «À la vision pessimiste du don de Prométhée transmise par Hésiode s’oppose la vision optimiste soutenue par Eschyle et par Platon», constate la docteure en philologie classique.

Au IIe siècle de notre ère, Lucien de Samosate parodie ses prédécesseurs. Le satiriste aborde le mythe pour faire rire ou sourire. Selon Monique Mund-Dopchie, «Lucien est celui des quatre auteurs qui fournit le plus d’éléments sur la faute que signifie le rapt du feu au regard des dieux. »

«Le feu qui a distingué l’homme de l’animal et l’a rapproché des dieux par son pouvoir sur la nature entraîne chez celui-ci une conscience de devoir payer le prix de ce vol. Certains voient aujourd’hui une résurgence de ce sentiment de culpabilité originelle dans les débats sur la transmission énergétique, qui portent sur les relations entre technique, société et nature. Au contraire, le mythe gréco-latin de Prométhée dédouane l’humanité de cette faute. Et de toute forme de culpabilité à cet égard.»

Des limites au progrès technique

D’après l’helléniste, on ne peut pas tenir rigueur aux écrivains, inspirés par les philosophes des Lumières du XVIIIe siècle, qui ont fait de Prométhée le représentant d’une humanité éprise de rationalité et de liberté. Un opposant au déterminisme imposé par la divinité.

«Il apparaît que le symbolisme du mythe grec diffère de celui qui est mis en œuvre dans les références contemporaines. On notera que les auteurs anciens et modernes étudiés dans ce livre exploitent un socle commun du mythe. À savoir l’ambivalence du personnage de Prométhée et de ses dons pour l’appliquer à des enjeux spécifiques à leur temps.»

Les auteurs de l’Antiquité fixent des limites au progrès technique. Selon Eschyle, ce progrès n’est possible que si les hommes ont foi dans l’avenir et oublient leur condition de mortels. Comme Sophocle, Platon considère que les progrès techniques ne seront durables que s’ils sont encadrés par les vertus qui assurent cohésion sociale et vie de la cité.

«Pour le philosophe, ces vertus peuvent s’enseigner et sont dès lors accessibles à tous les humains du fait de leur capacité de raisonner», souligne la philologue.

Revisiter les Grecs

La conviction profonde de Monique Mund-Dopchie est qu’«il est utile de revisiter les Grecs avec leur philosophie, leurs tragédies et leurs mythes.»

«Certes, le monde dans lequel ils ont vécu est radicalement différent du nôtre. Et ils ne pouvaient imaginer, d’une part, l’explosion démographique. D’autre part, le développement de capacités techniques qui placent les hommes, ou du moins certains d’entre eux, devant une alternative. Améliorer le monde ou le détruire. Remédier aux maux sortis de la jarre de Pandore ou modifier par l’artifice la condition humaine.»

«Il est donc risqué de leur prêter une attitude face à ces enjeux auxquels ils n’ont pas été confrontés», conclut la chercheuse. «On peut cependant supposer qu’ils auraient continué à fixer des limites à l’usage de leurs inventions. Tant ils étaient conscients de la fragilité du destin humain, en proie aux forces du cosmos qu’ils ne maîtriseraient jamais. Quel que soit le niveau de leurs connaissances.»

 

Le système immunitaire n’est pas le seul à jouer un rôle majeur dans les maladies auto-immunes

Durée de lecture : 3 min

« Essayer de comprendre les maladies auto-immunes, tel le diabète de type 1, en se concentrant uniquement sur le système immunitaire, et en oubliant les tissus cibles, en dialogue avec le système immunitaire, peut être similaire à tenter de piloter un avion avec une seule aile. » Le Professeur Decio L. Eizirik du Center for Diabetes Research (ULB)  préconise d’étudier ces maladies dévastatrices dans leur globalité afin de mieux comprendre la génétique et d’identifier de nouvelles thérapies.

Une incidence en croissance

Le système immunitaire est supposé nous protéger des maladies infectieuses et néoplasies. Mais dans les maladies auto-immunes, il attaque par erreur et détruit des composants du corps.

L’incidence des maladies auto-immunes augmente dans le monde entier et ces maladies – y compris le diabète de type 1 (DT1), le lupus érythémateux systémique (LES), la sclérose en plaques (SP) et la polyarthrite rhumatoïde (PR) – affectent désormais jusqu’à 5% de la population dans différentes régions.

Des caractéristiques communes

Il n’y a pas de remède pour les maladies auto-immunes et, bien que les cibles immunitaires du DT1, du LES, de la SP et de la PR soient distinctes, elles partagent plusieurs éléments similaires, y compris jusqu’à 50% de risques génétiques communs, une inflammation locale chronique et des mécanismes induisant des lésions des tissus cibles.

Malgré ces caractéristiques communes, les maladies auto-immunes sont traditionnellement étudiées de manière indépendante et en mettant l’accent sur le système immunitaire plutôt que sur les tissus cibles.

Des tissus cibles actifs

« Il y a cependant de plus en plus de preuves que les tissus cibles de ces maladies ne sont pas de simples spectateurs de l’attaque auto-immune, mais participent à un dialogue nocif avec le système immunitaire qui contribue à leur propre destruction. C’est notamment le cas pour le diabète de type 1 », explique l’équipe du professeur Eizirik.

De plus, dans le DT1, plusieurs des gènes considérés à risque sont exprimés au niveau du tissu cible – dans ce cas les cellules β pancréatiques – régulant les réponses aux infections virales, le dialogue avec le système immunitaire et l’apoptose (mort cellulaire programmée).

Signatures moléculaires

Dans ce contexte, les chercheurs ont émis l’hypothèse que les mécanismes clés induits par l’inflammation, potentiellement partagés entre le DT1, le LES, la SP et la PR, pourraient générer des signatures moléculaires similaires au niveau du tissu cible. Leur identification permettrait le développement de thérapies spécifique, y compris la réutilisation de médicaments déjà utilisés en clinique pour d’autres maladies.

Pour tester cette hypothèse, ils ont obtenu des données de séquençage d’ARN de différents tissus : cellules β pancréatiques, de cellules rénales de sujets, du chiasme optique, du tissu articulaire de sujets sains ou d’individus atteints de PR. Tous les gènes exprimés sur un tissu malade sont donc identifiés, en comparaison avec un tissu sain.

La protéine TYK2, une solution ?

Ces études indiquent « des modifications majeures communes de l’expression génique au niveau des tissus cibles des quatre maladies auto-immunes évaluées et une expression massive de gènes candidats (> 80% dans tous les cas) », expliquent les chercheurs. « Un gène candidat commun entre les quatre maladies est TYK2, une protéine qui est régulatrice majeure  ».

L’équipe du professeur Eizirik a montré que, dans le cas du diabète de type 1, l’utilisation d’inhibiteurs de TYK2 – déjà utilisés pour d’autres maladies auto-immunes – protégeait les cellules β contre les dommages induits par le système immunitaire. D’autres études permettront de confirmer le rôle du TYK2 dans d’autres maladies auto-immunes.

La stabilité des relations commerciales, une garantie d’un commerce plus durable ?

Durée de lecture : 5 min

Mesurer la régularité des relations entre acteurs de différentes filières pourrait conduire à l’élaboration de politiques menant à un commerce mondial plus durable. C’est la conviction du Dr Patrick Meyfroidt, géographe à l’UCLouvain qui a développé une méthodologie spécifique dénommée « concept d’adhérence géographique ». Dans une étude, il l’applique à la culture du soja au Brésil et à la lutte contre la déforestation.

Mesurer la stabilité des relations commerciales

Qu’entend-on par adhérence géographique? «L’idée est de mesurer la stabilité, ou la régularité, des relations commerciales entre les différents acteurs d’une filière. Ceux-ci sont les producteurs, les intermédiaires (des commerçants ou des coopératives qui achètent le produit aux fermiers, ou des commerçants qui achètent ce produit aux coopératives, mais aussi les ports par lesquels le produit transite avant d’être exporté) ainsi que les pays où le produit est destiné à être consommé», explique Dr Patrick Meyfroidt, chercheur qualifié FNRS au sein du Georges Lemaître Centre for Earth and Climate Research de l’UCLouvain.

«Il s’agit donc de mesurer, d’une année à l’autre, le taux d’interaction commerciales entre de mêmes acteurs ou s’il y a de l’instabilité, de la volatilité dans ce marché. »

Pourquoi cette démarche est-elle importante ? Depuis un certain nombre d’années, se développent des mécanismes de gouvernance au sein des filières commerciales internationales, afin d’améliorer leur soutenabilité. C’est notamment le cas dans le cadre de la lutte contre la déforestation des forêts tropicales, liée à l’extension des cultures, comme le soja au Brésil. Cet exemple est au cœur d’une étude menée par les chercheurs de l’équipe menée par le Dr Meyfroidt.

La lutte contre la déforestation sur les épaules du privé et des consommateurs

Pendant longtemps, pour stopper la déforestation, l’accent a été mis sur les politiques publiques. «Mais la démarche est compliquée, car nombre de villes et d’états n’ont pas une capacité d’action voire une volonté d’action idéales. C’est pourquoi depuis 10-15 ans, suite notamment au Moratoire sur le Soja signé par les grandes compagnies en 2006 sous l’impulsion de Greenpeace, l’accent s’est déplacé de plus en plus sur des mécanismes privés. Il s’agit désormais de faire en sorte que les entreprises actives dans les filières du soja décident, elles-mêmes, de réduire la déforestation. »

Les grandes ONGs, les gouvernements et les entités supranationales comme la Commission européenne tablent sur un scénario où les consommateurs affichent clairement leur volonté d’acheter des produits sans déforestation.

« Si les parties prenantes (les consommateurs, mais aussi les gouvernements et les grandes entreprises de l’agroalimentaire qui souhaitent verdir leur image) envoient un signal fort aux compagnies en réclamant des biens produits de façon plus durable, ce message va se répercuter tout au long de la filière, jusqu’aux agriculteurs les incitant à améliorer leurs modes de production, par exemple, en renonçant à la déforestation », précise le géographe.

Le pouvoir de la stabilité des relations commerciales

Cette transmission est possible si la filière est caractérisée par une certaine stabilité ou adhérence. C’est-à-dire si l’agriculteur qui produit du soja sait qu’il va le vendre cette année encore à la coopérative à laquelle il a l’habitude de le vendre. Et que celle-ci traite depuis de nombreuses années avec le même intermédiaire qui lui demande toujours du soja sans déforestation pour exporter en Europe. Et cet intermédiaire, lui-même, fait cette requête, car il a l’habitude de traiter avec une entreprise agroalimentaire qui lui demande du soja sans déforestation de façon répétée.

« Un certain niveau de régularité dans les relations commerciales facilite la transmission de ce signal qui demande de la soutenabilité. »

«  La plupart des théories du changement se basent sur cette idée que le signal se transmet tout au long de la filière, mais celle-ci est, en réalité, une hypothèse non vérifiée, car il manquait jusqu’alors un cadre méthodologique. Nous l’avons développé et nous l’utilisons désormais pour explorer cette hypothèse », explique le Dr Meyfroidt.

Il est important de souligner que la notion d’adhérence n’est pas positive ou négative en elle-même. Une adhérence trop faible nuit à la transmission du signal de soutenabilité. Tandis qu’une adhérence trop élevée peut refléter une forme de rigidité dans les filières, qui diminuerait sa capacité de réorganisation ou de résilience aux chocs.

Le Cerrado, en proie à la déforestation massive.

Adhérence élevée versus déforestation accrue

Un paradoxe émerge. Les commerçants de soja avec des scores d’adhérence élevés montrent également des risques de déforestation plus élevés. Comment l’expliquer ?

« D’une part, les plus gros traders, les plus gros intermédiaires, ont des scores d’adhérence élevés. En effet, ceux qui ont tendance à avoir un approvisionnement distribué en de nombreux endroits ont besoin de sécuriser des gros volumes de façon régulière. Cela passe par davantage de stabilité dans leurs relations commerciales. »

« Par contre, les plus petits intermédiaires sont parfois des entreprises qui commercialisent un éventail de produits plus large qui se rajoute au soja. Ils réagissent aux opportunités du marché. Lorsqu’une grosse cargaison de soja est disponible dans une coopérative à un prix intéressant, et qu’ils ont les liquidités, ils l’achètent, sinon, ils attendront et iront ailleurs. »

« D’un autre côté, les gros traders présentent des scores élevés de déforestation. En effet, les entreprises qui font de gros volumes et qui capturent l’essentiel de l’augmentation de la demande de soja sont les acteurs présents sur les fronts pionniers de déforestation (ces dernières années, concernant la culture du soja au Brésil, la déforestation a lieu essentiellement dans les savanes et forêts sèches du Cerrado). Et ce, car ils ont la capacité de mettre les moyens pour construire des routes, des silos, des lieux de transformation, dans des régions reculées. Actuellement, on essaie d’aller plus loin dans la compréhension de ces différentes relations, de les décortiquer », conclut Dr Patrick Meyfroidt.

 

Rogier, Parc, Schuman, Alma, Delta : la toponymie du métro raconte Bruxelles à sa manière

Durée de lecture : 4 min

Quoi de plus anodin en apparence que le nom des stations de métro ? À Bruxelles, ces noms reflètent d’abord un certain pragmatisme: celui des ingénieurs qui ont construit le réseau. Mais les noms de baptême de certaines stations racontent aussi quelques belles luttes d’influence idéologiques et politiques à qui sait le décrypter. C’est à ce travail que s’est livré le Dr Frédéric Dobruszkes, chercheur qualifié FNRS à l’Université libre de Bruxelles.

« Pour plusieurs stations, les choix n’ont pas manqué de susciter des réactions, des pressions, voire des polémiques », explique-t-il. Invité par le CEPeULB (le Conseil de l’Éducation Permanente de l’Université Libre de Bruxelles), le chercheur a volontiers replongé et actualisé ses travaux de toponymie critique en lien avec ce réseau ferré souterrain.

« Lorsqu’une station dessert un quartier préexistant, son nom ne coule-t-il pas de source ? » interrogeait-il d’entrée de jeu.  « Baptiser une station de métro suppose, en effet, d’aider les voyageurs à se repérer dans la ville. La réalité apparaît nettement plus complexe, tant donner un nom à un lieu est un acte potentiellement politique et idéologique », estime le géographe de l’Institut de Gestion de l’Environnement et d’Aménagement du Territoire de l’ULB (IGEAT).

69 stations, mais… 70 noms

À Londres, par exemple, une des gares a été baptisée Waterloo. À Paris, c’est Austerlitz qui est mise à l’honneur. « Ces noms reflètent des pages d’histoire glorieuse (et militaire) de ces nations », pointe le chercheur. Bruxelles en est dépourvue.

Pourquoi cette différence ? « D’abord, parce que les stations de métro de la capitale belge ont été créées dans un tissu urbain préexistant. Mais aussi parce que le réseau est relativement récent. Les débuts du métro bruxellois datent des années 1960 », précise-t-il.

Les recherches toponymiques de Frédéric Dobruszkes l’ont amené à réaliser de longues interviews avec les pères du métro bruxellois. Il a aussi eu, plus tardivement, accès aux archives de la Stib, la Société de transport public bruxelloise. Au final, les 70 noms des 69 stations de métro bruxellois (la station Simonis/ Élisabeth porte un double nom en fonction des lignes différentes qui s’y croisent et/ou y trouvent leur terminus) ont été passés en revue.

Des arrêts qui donnent une identité au quartier

« Certains noms ont été choisis suite à un impératif technique », rappelle-t-il. « Les systèmes d’affichage ne pouvaient à l’origine présenter qu’une série de quelques caractères. Il fallait donc faire court ». Les stations Parc, Madou, Botanique, Bourse illustrent cette contingence. En lien direct avec le nom du quartier où elles émergent, les noms des stations font référence à la toponymie locale déjà en place. C’est le souci pragmatique des ingénieurs.

« D’autres ont permis de donner une identité toponymique à un quartier qui n’en avait pas vraiment. C’est, par exemple, le cas de la station Pétillon », explique-t-il.

De nombreuses suggestions spontanées ont également été formulées par des associations (Maurice Carême), des familles qui voulaient honorer un ancêtre (Fontainas), des sociétés privées (Hergé). Toutes ont dû passer par une série d’avis des autorités pour finalement être avalisées… ou non, par le ministre de tutelle (fédéral dans un premier temps, puis bruxellois).

La monarchie tardivement honorée

Un exemple: la station Maurice Carême se verra finalement baptisée Eddy Merckx. « Un ami proche du Ministre des Transports de l’époque, et exceptionnellement, une personnalité encore en vie », pointe Frédéric Dobruszkes.

« La monarchie n’est honorée de la sorte que tardivement », précise-t-il. « En juin 1993, la station Luxembourg est rebaptisée Trône. En 1998, on baptise une station « Roi Baudoin », en hommage au souverain décédé plutôt qu’Amandiers, qui faisait référence au quartier. »

Une certaine illustration des clivages belgo-belges

Certains choix trahissent aussi un clivage social. Plutôt que de baptiser des stations en suivant la toponymie locale susceptible d’honorer certains métiers comme « Abattoirs » ou « Vismet » (Marché aux poissons), on a finalement préféré les appellations « Clémenceau » et « Sainte-Catherine ». Même si la toponymie de surface ne correspond pas tout à fait aux accès du métro.

Au final, le chercheur identifie 44 stations du réseau dont le nom est en accord avec la toponymie locale. Les autres ont contribué à donner une identité à des quartiers à la faible identité toponymique, comme c’est le cas de la station Delta.

À ce propos, c’est, sans doute, un autre clivage qui est ici en jeu, Delta fait écho à une autre station: Alma. Celle-ci est située au cœur du campus médical de l’Université catholique de Louvain à Woluwe-St-Lambert et peut induire une certaine vision  philosophique. La station Delta, située à côté du campus de La Plaine de l’ULB, fait davantage penser au triangle maçonnique et aux origines de cette université.

Le nom des stations de métro vues par le Dr Dobruszkes raconte pas mal de (petites) histoires finalement… bien « belges ». Et encore: on ne vous parle pas de la station Kraainem/Crainhem et de sa saga linguistico-politique!

 

Les réseaux sociaux affûtent l’esprit critique des jeunes adultes

Durée de lecture : 5 min

Accusés de faciliter la diffusion de « fake news », de rendre accro aux écrans, ou encore de favoriser le harcèlement scolaire, les réseaux sociaux souffrent d’une image qui se ternit de plus en plus. Pourtant, selon Camille Tilleul, collaboratrice scientifique au sein du Groupe de Recherche en Médiation des Savoirs de l’UCLouvain, ces nouveaux médias restent des lieux d’opportunités. Dans le cadre de sa thèse, elle a notamment découvert que certaines pratiques sur ces réseaux offrent aux jeunes adultes l’occasion d’améliorer leurs compétences médiatiques, et ainsi leur esprit critique.

La diversité des usages en question

« De nombreuses études ont déjà démontré que les jeunes qui utilisent fréquemment ces nouveaux médias acquièrent au fil du temps de bonnes capacités techniques de base », informe la docteure Tilleul. « En clair, plus on se sert de ces outils, plus on est à l’aise avec leurs fonctionnalités (savoir naviguer sur un site sans se désorienter, savoir faire tourner un logiciel simple, etc.). Ces études n’ont toutefois pas établi de connexion entre la fréquence d’utilisation et l’acquisition de compétences informationnelles et sociales de plus haut niveau. C’est-à-dire savoir identifier la source d’un média, les représentations qu’il utilise, et pouvoir émettre un jugement critique sur celui-ci. »

La chercheuse s’est donc penchée sur les liens entre les usages des 18-25 ans sur les réseaux sociaux, et leur capacité à analyser des contenus médiatiques. En partant de l’hypothèse que ce ne sont pas les pratiques intensives qui influencent ces aptitudes, mais bien leurs diversités.

Cinq profils de pratiques sous la loupe

Pour le déterminer, Camille Tilleul a questionné 350 jeunes belges de différents milieux socio-économiques. Elle les a interrogés sur leurs pratiques, les thématiques qu’ils abordaient sur ces réseaux, et avec qui. A terme, la chercheuse a distingué cinq profils de pratiques :

-Les faibles usagers, qui produisent et consomment peu de publications. Leur utilisation est dite « passive »
-Les lecteurs motivés par l’amitié, qui produisent peu, mais consomment beaucoup de publications en lien avec leur sphère personnelle
-Les lecteurs motivés par la citoyenneté, qui produisent peu, mais consomment beaucoup de publications en lien avec l’actualité et des sujets de société
-Les producteurs, qui produisent et consomment de nombreuses publications variées
-Les « likeurs », qui consomment beaucoup de publications, affichent à tout-va le désormais célèbre pouce dressé vers le haut en guise d’approbation et produisent modérément. Ce sont des « réseauteurs » qui ne veulent pas louper les informations

Elle a ensuite mesuré les compétences médiatiques de chaque profil, en évaluant leur habilité à identifier plusieurs éléments d’une photo, d’un texte ou d’une vidéo. À savoir sa source ou son auteur, son format, son message, son intention, le public visé, et les codes de représentations exploités. Plus une personne est capable d’analyser ces données, plus elle pourra faire preuve d’esprit critique envers la désinformation et la manipulation.

Exemple de contenu médiatique que les participants à l’étude de Camille Tilleul devaient analyser.

Les lecteurs, meilleurs que les producteurs

Résultats ? Les utilisateurs classés comme étant des « lecteurs motivés par la citoyenneté » sont les plus doués pour analyser des reproductions médiatiques. À l’opposé, les producteurs possèdent le plus faible niveau de compétence.

« Ces résultats sont surprenants, car, intuitivement, on pourrait penser que les utilisateurs qui produisent beaucoup sur un grand nombre de thématiques sont aptes à examiner, et donc à comprendre la teneur de publications médiatiques. En réalité, les personnes qui croient avoir un avis sur tout, et produisent donc beaucoup dans des sphères très diverses, ne pensent pas en profondeur et en nuances au sujet sur lequel elles écrivent. Ni au public auquel elles s’adressent », constate la chercheuse.

La diversité dans les pratiques de réception soutiendrait davantage le développement de cette aptitude. Lire, écouter ou visionner de nombreuses publications en lien avec l’actualité et des sujets de société, via les réseaux sociaux, apprend ainsi aux jeunes à mieux disséquer les contenus médiatiques en général. Des pratiques qui aiguisent, en conséquence, leur esprit critique. Et selon la scientifique, ce constat peut s’avérer utile dans l’éducation aux médias.

Sortir les jeunes de leur sphère numérique personnelle

« Au sein de l’échantillon, la majorité des jeunes appartient aux profils de « likeurs » et de lecteurs motivés par l’amitié. Au regard des résultats, si l’on parvenait à inciter les jeunes à être plus curieux, à dépasser ces pratiques liées aux sphères de l’amitié (partage d’autoportraits, de sa vie, etc.) et à s’engager dans des groupes d’intérêts plus spécifiques, nous pourrions les amener à acquérir, de manière transversale, de nouvelles compétences d’éducation aux médias », assure la chercheuse.

« Cette recherche témoigne également que les réseaux sociaux représentent des lieux d’apprentissage pour les jeunes. Même s’il existe des travers et des risques à leur utilisation, ils offrent aussi des opportunités dont on parle trop peu. Étudier ces supports est essentiel si l’on veut mieux comprendre leurs influences, négatives comme positives, sur la jeunesse », conclut Camille Tilleul.

Les félins à dents de sabre, stars de la Préhistoire

Durée de lecture : 5 min

C’était un coureur de steppe. Un sprinter muni de griffes non-entièrement rétractiles pour éviter les glissades lors des changements brusques de direction. Un carnivore musculeux, lourd de 200 kg et long de 2 m, aux canines proéminentes. Le félin aux dents de sabre se délectait d’herbivores de taille moyenne, mais aussi de grands animaux rassemblés en troupeaux : jeunes mammouths, chevaux, bovins. Dès 5 millions d’années, il vivait et chassait en Eurasie. Jusqu’en août, le Préhistosite de Ramioul dédie une exposition à cet animal mythique.

Représentation d’un Homotherium, avec deux petits félins à dents de sabre © Laetitia Theunis

Retour aux sources

La pièce maîtresse de l’exposition, une dent crénelée longue de 4 cm, fonctionnant comme un couteau à steak, a été découverte en 2012 à Schöningen, à quelque 500 km de Ramioul.

« Sa forme en pointe indique un prédateur, tandis que sa taille imposante évoque un mammifère de grande de taille. C’est finalement grâce à une publication de 1901 de Marcellin Boule (paléontologue, paléoanthropologue et géologue français, NDLR) , comportant des gravures de dents, que les archéologues ont pu identifier l’espèce : Homotherium latidens, un félin à dents de sabre européen », explique Jennifer Kedzia, muséographe et scénographe au Préhistosite de Ramioul.

Les félins à dents de sabre avaient des dents crénelées, fonctionnant comme un couteau à steak © Laetitia Theunis

Proie ou prédateur ?

Par la suite, d’autres dents et ossements de cette espèce de félidé ont été mis au jour sur le site de fouille allemand. Les archéologues estiment y avoir découvert au moins deux individus de Homotherium latiden.

L’un des os porte des traces laissant supposer un traitement humain. Dans ce cas-ci, le félin aurait été la proie des hominidés de l’époque, Homo heidelbergensis. Mais la relation proie-prédateur n’est pas figée.

En effet, d’autres vestiges révèlent que l’homme était une proie des félins. C’est le cas d’une calotte crânienne de néandertalien, vieille de 60.000 ans, retrouvée dans la grotte de Cova Negra, en Espagne et percée de deux gros trous. Ce sont les traces de morsures par les canines d’un grand félin.

Calotte crânienne d’Homme de Néandertal percée de deux trous, réalisés par les canines d’un félin préhistorique© Laetitia Theunis

Extinction de tous les félins à dents de sabre

Ne dites pas « tigre à dents de sabre », mais « félin à dents de sabre ». « En effet, les 5 familles de félins à dents de sabre que notre planète a connues font partie d’un embranchement phylogénique différent de celui des félins actuels. »

Les premières traces de félins à dents de sabre (Homotherium et Dinofelis), remontent à 5 millions d’années en Afrique. Les premiers australopithèques ont croisé leur route. Si, sur ce continent, ces prédateurs se sont éteints il y a environ 1 million d’années, ils sont restés plus longtemps en Amérique et en Eurasie.

« Les Homotherium s’y seraient définitivement éteints il y a 12.000 ans. Cela correspond au début de l’ère interglaciaire, dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui. On soupçonne le changement climatique d’avoir contribué à la disparition des félins à dents de sabre », poursuit la muséologue. « L’Homme d’alors pourrait aussi avoir joué un rôle, ainsi que la compétition entre espèces pour de mêmes ressources. »

Ainsi, au coeur de strates datées à 400.000 ans du site de fouille espagnol d’Atapuerca, les vestiges de lion augmentent fortement alors que ceux d’Homotherium diminuent drastiquement.

Squelette d’Homotherium. L’animal préhistorique avait la taille du lion actuel © Laetitia Theunis

Des félins préhistoriques en Belgique

Les premiers vestiges d’Homotherium auraient au moins 5 millions d’années. Celui de Schöningen aurait vécu il y a 300.000 ans. « Un autre vestige, une mâchoire découverte en mer du Nord, à 100 km de notre rivage, sur le site de Brown Bank, a été daté à 28.000 ans. Mais cette datation est soumise à controverse », précise la muséographe.

Pourquoi? « La technique de datation semble bien réalisée. Par contre, nous ne disposons d’aucun indice supplémentaire corroborant la présence d’un félin à dents de sabre en Europe à une époque aussi récente. Notamment dans l’art. En effet, alors que les chasseurs du Paléolithique supérieur ont représenté leur environnement de manière très détaillée sur les murs des grottes ou via des sculptures, ils n’ont jamais esquissé un félin aux dents de sabre. Peut-être l’eau de mer a-t-elle influencé la datation C14 ? Ou peut-être y a-t-il eu des incursions de l’Homotherium des Amériques en Eurasie durant de courtes périodes? Le mystère reste entier », explique Dr Kurt Felix Hillgrube, le commissaire de l’exposition.

Mâchoire d’Homotherium découverte en mer du Nord, sur le site de Brown Bank. Elle serait la trace la plus récente de ce félin en Europe. Mais sa datation, estimée à 28.000 ans, est sujette à controverse © Laetitia Theunis

Des vestiges d’Homotherium ont été retrouvés en France, en Allemagne, en Angleterre. Mais aucun en Belgique. « Cela ne veut pas dire qu’il ne parcourait pas nos régions durant la Préhistoire », précise Jennifer Kedzia.

D’autres grands félins avaient, en effet, élu résidence chez nous. C’est ce que révèlent les fouilles menées dans diverses grottes telles que Scladina (Andenne), la Belle-Roche (Sprimont), Goyet (Gesves) et Ramioul. Lions des cavernes (des vestiges datant de plus 130.000 ans ont été retrouvés), lynx (36.000 – 38.000 ans) ou encore panthères (120.000 – 130.000 ans) faisaient partie de la faune entourant les chasseurs paléolithiques de nos régions.

Quand les complotistes rejettent les théories du complot

Durée de lecture : 5 min

Une croyance fausse, fondée sur des accusations sans preuve. Telle est la définition d’une théorie du complot dans le langage courant. Pourtant, dans le monde académique, il n’existe pas de consensus scientifique sur l’interprétation de cette étiquette. Et pour Kenzo Nera, aspirant FNRS au CeSCuP (“Center for social and cultural psychology” – ULB), cela pose de plus en plus un problème.

Ses dernières recherches révèlent que plus les gens croient en ces théories, plus l’emploi de cette expression est condamné, notamment en raison du flou de sa définition. Des résultats qui amènent à réfléchir à la manière d’aborder la problématique du complotisme au sein de la société.

La théorie du complot est un complot

L’étude de Kenzo Nera, Pit Klein (CeSCuP-ULB) et Sarah Leveaux (Université Lumière Lyon 2), s’est penchée sur la dénomination « théorie du complot », et sa réception auprès du public. Plus précisément, les trois chercheurs se sont demandés si adhérer à une vision du monde complotiste était lié à un refus de cette expression.

Pour le savoir, ils ont mené une enquête par questionnaire auprès d’un échantillon d’un millier de personnes. Ils ont analysé le niveau d’adhésion des répondants à une vision du monde où les complots sont omniprésents, sur une échelle de 1 (pas du tout d’accord) à 5 (totalement d’accord). Puis ont évalué comment ce degré de croyance participait au rejet de l’étiquette.

Les psychologues rapportent ainsi que plus les personnes adhèrent à une telle vision du monde, plus elles dénoncent cette expression. Certains consentent même à l’idée que l’expression en elle-même est un complot. « Pour certains, la formule aurait été délibérément inventée par les élites, dans le but de discréditer la dissidence et les lanceurs d’alerte. On parle dans notre étude de méta-théories du complot », précise Kenzo Nera.

Pour d’autres répondants, ce rejet s’expliquerait par l’adoption d’une vision particulariste des théories du complot. « Une partie estime, en effet, que ce terme est inadéquat, car il ne fonctionne pas comme catégorie générale. Ces personnes pensent généralement que c’est un terme fourre-tout, réunissant des théories trop diverses. Il serait du coup impossible de tirer des conclusions générales concernant leur (ir)rationalité », explique le doctorant.

Quatre critiques en particulier ressortent dans leurs réponses : la formule poserait un problème historique (de véritables conspirations se produisent), conceptuelle (l’étiquette n’a pas de définition claire), normative (l’étiquette a une connotation négative), politique (l’étiquette est militarisée par les détenteurs du pouvoir).

Lutter contre le complotisme passe aussi par le langage

Identifier les raisons pour lesquelles les gens sont hostiles à cette expression, y compris ceux qui n’ont pas ce genre de croyances, est utile si l’on veut lutter efficacement contre le complotisme.

« Les théories du complot ne sont pas seulement des croyances, ce sont aussi des discours sur ces croyances. Aussi, d’après ces résultats, il apparaît important de définir clairement, sans ambiguïté, les termes tels que “complots”, “complotisme”, ou “théorie du complot”, quand on aborde ces sujets. Cela pourrait régler les problèmes conceptuels et historiques, voire normatifs et politiques, que l’expression pose aux gens », soutient le chercheur.

« Or, à l’heure actuelle, il n’existe pas de définition du concept qui fasse consensus. Pour moi, comme pour d’autres auteurs, ces théories se caractérisent par le fait qu’aucune preuve solide ne les corrobore, ce sont des suspicions stéréotypées (toujours les mêmes coupables, les mêmes arguments, etc.) qui vont davantage insinuer le doute sur la version officielle que proposer une autre interprétation vérifiable. »

Mais pour une autre minorité d’auteurs, il reste difficile de distinguer une théorie du complot « injustifiée », d’une vraie accusation de complot. C’est-à-dire un projet plus ou moins répréhensible d’une action menée en commun et secrètement.

« Et il est vrai que, parfois, il est difficile de les départager, notamment dans les domaines politiques ou géopolitiques ». Le scandale du Watergate en est un bon exemple. Les investigations journalistiques, et l’enquête du Sénat, sont finalement parvenues à dévoiler la vérité sur ce complot. Amenant le Président Nixon à démissionner.

Comprendre plutôt que juger les complotistes

Les problèmes de connotation négative et d’instrumentalisation de l’expression sont également une réalité pour le psychologue : « J’ai l’impression que les théories du complot sont vraiment devenues un objet de moquerie dans le grand public. Et le terme ‘complotiste’ est parfois exploité pour stigmatiser les personnes qui y croient. Notons que ces croyances sont statistiquement associées à un plus faible niveau socioéconomique. »

Pour le doctorant, le fait que ces croyances sont davantage présentes dans les groupes défavorisés pourrait potentiellement s’expliquer par certains bénéfices psychologiques du complotisme :

« Une hypothèse de recherche que j’étudie actuellement est la suivante : notre société valorise fortement l’idéologie méritocratique, c’est-à-dire l’idée que tout un chacun peut, s’il travaille dur, s’élever dans la société. Une conséquence possible de cette idéologie est que les personnes qui ne parviennent pas à s’élever socialement se retrouvent culpabilisées de leur situation. Et le complotisme, en tant qu’idéologie, constitue un récit explicatif des inégalités sociales davantage séduisant : les élites se retrouvent accusées de tous les maux. »

« Dans tous les cas, accabler les personnes qui approuvent des théories du complot ne constitue pas un moyen efficace de lutter contre le phénomène. Au contraire, on risque de les conforter dans leurs idées. »

Pointer les dangers de ces théories pour la démocratie sans apporter de définition précise au concept, ni d’explications sur ce qui incite les citoyens à y croire, serait donc stérile. « Je pense que tenir un discours critique et non-complotiste sur nos institutions et leur fonctionnement quand on aborde le complotisme pourrait vraiment aider à lutter contre celui-ci », conclut Kenzo Nera.

Observation d’interférences quantiques dans le temps

Durée de lecture : 4 min

Les bosons ont une propension naturelle à se rassembler. En 1987, trois physiciens (Hong, Ou et Mandel) ont démontré ce caractère grégaire via une expérience remarquable. Récemment, des chercheurs du Centre for Quantum Information and Communication de l’ULB ont découvert une autre manifestation de cette tendance au regroupement chez des photons, lesquels font partie des bosons.

Boson ou fermion

Depuis les débuts de la physique quantique, il y a un siècle, on sait que toutes les particules de l’Univers se répartissent entre fermions (particules de spin demi-entier) et bosons (particules de spin entier).

Les protons qui composent les noyaux atomiques sont des fermions, tout comme les électrons et les quarks. Au contraire, on compte parmi les bosons, le photon (qui est une sorte de « grain de lumière ») ainsi que le célèbre boson de Brout-Englert-Higgs qui a valu le Prix Nobel de Physique au Professeur François Englert (ULB) en 2013.

Effet Hong-Ou-Mandel © Cerf & Jabbour, PNAS.

Jamais seuls

Les bosons ont une tendance à se rassembler. Cette particularité est connue sous le nom d’effet Hong-Ou-Mandel. Détaillons l’expérience qui a permis de l’observer.

Au même moment, deux photons identiques sont envoyés l’un sur une face d’une lame semi-réfléchissante (une sorte de miroir sans tain), l’autre sur l’autre face.

Par intuition, imaginons leur comportement : chacun des deux photons pourrait être soit réfléchi sur la surface de la lame semi-réfléchissante, soit transmis à travers elle. Lorsqu’ils sont tous les deux réfléchis, (ou lorsqu’ils ont tous les deux traversés la lame), un résultat de l’expérience devrait dès lors être la détection d’un photon de chaque côté de la lame.

Or, ce résultat n’est jamais observé. En réalité, les deux photons sont à chaque fois détectés ensemble du même côté de la lame. « Tout se passe comme si les deux photons « préféraient » se regrouper », notent les chercheurs.

Cet effet Hong-Ou-Mandel est la conséquence du phénomène d’interférence combiné au fait que les deux photons sont absolument identiques. Comme les deux photons sont impossibles à reconnaître, il est impossible de distinguer la trajectoire prise quand ils auraient été réfléchis par la lame de celle empruntée quand ils auraient tous les deux été transmis au travers de la lame. « Ceci a pour conséquence remarquable que les deux trajectoires s’annihilent ! On n’observe par conséquent jamais un photon de chaque côté de la lame. »

« Cette propriété est insaisissable, car si les photons étaient juste des petites billes minuscules, pareilles en tous points, ces deux trajectoires pourraient parfaitement être observées. Comme c’est souvent le cas, la physique quantique se heurte ici à notre intuition classique », expliquent les chercheurs.

Phénomène d’interférence quantique dans le temps © Cerf & Jabbour, PNAS.

Observation d’un phénomène d’interférence quantique dans le temps

Le Professeur Nicolas Cerf (Ecole Polytechnique de Bruxelles) et le Docteur Michael Jabbour, son ancien doctorant et désormais chercheur postdoctoral à l’Université de Cambridge, ont découvert une autre manifestation de la tendance grégaire des photons.

Au lieu d’une lame semi-réfléchissante, ils ont considéré un amplificateur optique, appelé « composant actif », car il produit de nouveaux photons.

L’interférence sur une lame semi-réfléchissante provient fondamentalement du fait que si l’on échange par la pensée les deux photons entre les deux côtés de la lame, la configuration qui en résulte est exactement identique. Par contre, avec un amplificateur optique, c’est un échange des photons non pas dans l’espace, mais dans le temps qu’il faut examiner.

Quand deux photons sont envoyés dans un amplificateur optique, ils peuvent simplement le traverser sans être affectés. Mais un amplificateur optique peut aussi induire la destruction des photons initiaux suivie de la création d’une paire de photons jumeaux.

En principe, il serait possible de distinguer ces deux possibilités, en identifiant si les photons recueillis à la sortie de l’amplificateur optique sont les photons initiaux ou ceux produits par l’amplificateur.

Cependant, les chercheurs ont remarqué que l’impossibilité fondamentale de distinguer les photons dans le temps (c’est-à-dire l’impossibilité de savoir s’ils ont ou non été remplacés dans l’amplificateur optique) entraîne une annulation complète de la possibilité d’observer la paire de photons à la sortie. C’est donc bien un phénomène d’interférence quantique dans le temps qui a été identifié par les chercheurs.

Il reste à espérer qu’une expérience viendra un jour confirmer cette prédiction fascinante.

La vaccination pour les nuls

Durée de lecture : 5 min
"La vaccination" par Muriel Moser. Editions de l’Université de Bruxelles. VP 8 euros
“La vaccination” par Muriel Moser. Editions de l’Université de Bruxelles. VP 8 euros

Vacciner, c’est créer des murs virtuels d’immunité. Particulièrement, dans une économie mondialisée favorisant l’extrême mobilité. De quoi protéger chaque individu, mais surtout les personnes les plus à risque de la société: enfants en bas-âge, personnes immunodéficientes et âgées. Dans son livre « La vaccination », paru aux éditions de l’Université de Bruxelles, la Professeure Muriel Moser, ancienne directrice de recherche FNRS  sur la biologie du système immunitaire, illustre de façon vulgarisée les fondements biologiques et les enjeux sociétaux liés à la vaccination.

Immunité collective via la vaccination …

Si elle est suivie par suffisamment d’individus, la vaccination mène à l’immunité collective. Cela signifie qu’elle protège de la maladie visée les personnes à risque, comme les nouveau-nés avant vaccination, les personnes immunodéficientes à la suite d’une maladie ou d’une greffe, et les seniors dont le système immunitaire est moins efficace.

De plus, la vaccination contribue à l’élimination locale d’une maladie, voire à son éradication planétaire. Ce fut le cas de la variole, qui causa plus de 300 millions de morts entre 1900 et 1977. Le 8 mai 1980, l’OMS déclarait que tous les peuples étaient libérés de la variole.

Pour parvenir à éliminer une maladie, il est impératif qu’un nombre minimal d’individus soient vaccinés. Celui-ci est défini selon le critère R0. « En ce qui concerne le SARS-CoV-2, l’estimation de l’Université d’Oxford suggère un R0 de 2,63, mais les estimations varient entre 0,4 et 4,6 », précise la Pre Moser.

Arrondissons le R0 à 3. « Pour un R0 de 3, l’établissement d’une immunité collective requiert environ 66 % (% = 1-(1/R0)) de protection individuelle, après infection ou vaccination, en se basant sur la supposition que l’infection génère une immunité protectrice. Et le très faible nombre de cas de réinfection au SARS-CoV-2 suggère l’existence d’une immunité. »

Autrement dit, avec un R0 égal à 3, une personne infectée va en contaminer 3 autres, créant de la sorte une épidémie se propageant rapidement dans la population non protégée. Mais si l’immunité collective de 66 % est atteinte, l’infection épargnera les personnes non immunisées de la population.

… ou naturelle ?

« Bien que l’infection naturelle provoque généralement une mémoire immunitaire et une protection dans le temps, l’histoire montre qu’aucune immunité de masse n’a été induite sans vaccin », explique la Pre Moser.

Selon l’OMS, « essayer de parvenir à l’immunité collective en laissant se propager librement un virus dangereux serait problématique du point de vue scientifique et contraire à l’éthique. Laisser le virus circuler au sein des populations, quel que soit leur âge ou leur état de santé, revient à laisser le libre champ à des infections, des souffrances et des décès inutiles ».

« Une immunité collective naturelle s’établirait en effet aux dépens de nombreuses vies humaines. Concernant le SARS-CoV-2, de l’ordre de 80 000 décès en Belgique, selon une estimation », poursuit l’ancienne doyenne de la faculté des sciences de l’ULB.

Un effort de recherche sans précédent

Première grande pandémie du XXIe siècle, la Covid-19 a donné lieu à un investissement en recherche sans précédent. Tant en universités qu’en entreprises pharmaceutiques.

« Le 28 mai 2020, 30 pays et de nombreux partenaires internationaux se sont engagés à soutenir le Covid-19 Technology Access Pool (C-TAP), une initiative visant à rendre tous les tests, vaccins, avancées technologiques accessibles à tous dans le monde entier. Cette collaboration internationale inédite et « ouverte » permet de tester rapidement d’une part des thérapies anti-inflammatoires et d’autre part des candidats vaccins », explique Pre Moser.

En septembre 2020, soit moins de 9 mois après le séquençage du SARS-CoV-2, pas moins de quarante candidats vaccins étaient en cours d’évaluation clinique.

Une technologie pour délivrer l’ARNm

Début janvier, après l’avis favorable rendu par l’Agence européenne des médicaments, la Commission Européenne a donné son feu vert au vaccin conçu par Moderna. Il est ainsi le deuxième à accéder au marché européen, après celui de BioNTech/Pfizer.

Tous deux sont des vaccins à ARN messager (ARNm) (modifié dans le cas de BioNTech) encapsulé dans des nanoparticules de lipides. Ces dernières empêchent la destruction de l’ARNm par des enzymes (ribonucléases extracellulaires) et l’amènent à bon port, à savoir dans le cytoplasme cellulaire. Elles ont fait l’objet d’intenses recherches ces dernières années.

Bloquer l’entrée du virus dans la cellule hôte

« L’ARNm fournit l’information génétique nécessaire à la production des protéines (antigènes viraux, NDLR) contre lesquelles l’hôte doit s’immuniser. Plus particulièrement, elle code pour la protéine entière de la protéine S (pour Spike) du SARS-CoV-2. Cette protéine constitue les spicules du virus et est responsable de sa fixation et de son entrée dans les cellules de l’hôte. Elle induit des anticorps neutralisants et stimule une réponse protectrice contre le SARS-CoV », explique la professeure Moser.

Contrairement aux approches vaccinales classiques, injectant notamment des pathogènes atténués ou inactivés, cette approche novatrice est basée sur l’administration d’un brin d’ARNm particulier du pathogène. Ce qui implique que les cellules de l’individu vacciné, en suivant les instructions de l’ARNm, produisent elles-mêmes l’antigène viral. Concernant leur vaccin à ARNm contre la Covid-19, Moderna et BioNTech/Pfizer annoncent une efficacité de 94,5 % et 95 %, respectivement.

Le fonctionnement d’un vaccin à ARNm from Swissmedic on Vimeo.

Des moules « éoliennes » bientôt dans nos assiettes? 

Durée de lecture : 4 min

Demain, les parcs éoliens offshores belges seront-ils davantage que des sites de production d’électricité? Depuis des années, leur impact sur l’environnement marin et sa biodiversité fait l’objet d’une surveillance étroite, notamment par les scientifiques de l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique (IRSNB). Avec des résultats nuancés selon les espèces considérées.

Mytiliculture dans les eaux belges

Ces trois dernières années, les chercheurs de l’IRSNB  ont participé à une expérience pour le moins inhabituelle sur un site de production d’électricité implanté à plus de 30 km des côtes. La question qui leur était posée? Ces parcs, ne pourraient-ils aussi accueillir à l’avenir… une ferme aquacole? Pas question, bien sûr, de produire du saumon sous les pales de ces moulins à vent. C’est de mytiliculture dont il est ici question. Une première mondiale, paraît-il.

Produire des moules au large, entre les pylônes des éoliennes, est une activité économique qui n’a pas encore été tentée. Mais est-elle réaliste? C’est là que l’étude Edulis se situe. Rappelons que l’essentiel des moules proposées en Belgique provient des Pays-Bas (Zélande) et qu’elles sont élevées dans les eaux de l’Escaut oriental où elles sont soumises à l’action des marées. Des marées qui leur apportent des éléments nutritifs deux fois par jour.

Edulis est une collaboration entre l’Université de Gand, l’Institut flamand de recherche sur l’agriculture, la pêche et l’alimentation, l’IRSNB/DO Nature et 5 partenaires privés, dont les parcs éoliens Belwind et C-Power, les deux premiers à s’être développés au large de nos côtes, dès 2008.

Une exploitation réaliste

La conclusion des chercheurs vient de tomber. « La culture des moules dans les parcs éoliens offshore belges est à la fois biologiquement et techniquement réalisable », indique Kelle Moreau, de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique.

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont réalisé une longue expérience sur site, depuis 2017. D’épais cordages horizontaux ont été ensemencés par du naissain: un ensemble de jeunes mollusques qui viennent d’éclore. Ces cordages ont, ensuite, été immergés horizontalement, entre les turbines électriques de Belwind et C-Power. Ils étaient soutenus par une série de bouées, ce qui a permis de les maintenir à une profondeur optimale.

Divers paramètres environnementaux ont été soigneusement surveillés (température de l’eau, mais aussi disponibilité de nutriments, état de la mer, etc.). Les chercheurs se sont aussi intéressés à l’accessibilité du site par les embarcations de futurs exploitants. « Le grand défi consiste à concevoir des installations qui puissent résister à l’environnement parfois extrême de la mer du Nord et à investir dans des systèmes robustes, faciles à entretenir et sûrs, y compris en ce qui concerne les navires d’exploitation », précisent les chercheurs.

Une première production prévue pour 2022

En ce qui concerne les premières intéressées, les résultats sont, semble-t-il, alléchants. « Les expériences ont permis de produire une moule de qualité, savoureuse et conforme à toutes les règles de sécurité alimentaire », explique encore Kelle Moreau.

« Le rendement est équivalent à celui des moules suspendues des Pays-Bas et d’Irlande. Il ressort également que les moules des parcs éoliens belges se développent plus rapidement que les moules issues de la culture de fond. Sur leurs cordages immergés au large, ces moules « éoliennes » belges sont prêtes à être consommées après 15 mois de croissance, contre 24 mois pour les autres.

Voilà qui aiguise bien entendu les appétits de certaines entreprises. À commencer par le groupe Colruyt, un des partenaires du projet, particulièrement intéressé par cette filière. Mi-décembre, il indiquait vouloir se lancer dans l’aquaculture pour la production de moules, mais aussi, dans un second temps, d’huîtres et d’algues.

La première récolte commerciale est espérée en 2022. Mais pas nécessairement entre les rotors des parcs éoliens belges. Ce serait plutôt au large de Nieuport, du côté du Westdiep, à 5 kilomètres des côtes, que la première ferme aquacole du groupe privé devrait voir le jour.

1 2 3 37