Laetitia Theunis

Les expériences de mort imminente, une stratégie de survie ?

Durée de lecture : 3 min

Les expériences de mort imminente sont connues dans toutes les parties du monde, à différentes époques et dans de nombreux contextes culturels. Cette universalité suggère qu’elles pourraient avoir une origine et un but biologiques. Toutefois, la nature exacte de ces expériences reste largement inexplorée. Une nouvelle étude, menée conjointement par l’Université de Copenhague (Danemark) et l’Université de Liège (Belgique), montre comment les expériences de mort imminente chez l’Homme pourraient être le fruit de mécanismes évolutifs.

Feindre la mort pour rester en vie

« En nous conformant à un protocole préétabli, nous avons étudié l’hypothèse selon laquelle la thanatose est l’origine évolutive des expériences de mort imminente », explique Dr Daniel Kondziella, neurologue au Rigshospitalet, l’hôpital universitaire de Copenhague.

Lorsqu’ils sont attaqués par un prédateur, les animaux peuvent, en dernier recours, feindre la mort pour améliorer leurs chances de survie, comme c’est le cas de l’opossum. Ce phénomène est appelé la thanatose, également connu sous le nom de « simulacre de mort » ou d’ « immobilité tonique ». « En tant que stratégie de survie », ajoute Daniel Kondziella, « la thanatose est probablement aussi ancienne que la réaction de combat ou de fuite. »

Charlotte Martial, neuropsychologue du Coma Science Group de l’ULiège, explique : « Dans notre étude, nous montrons d’abord que la thanatose est une stratégie de survie hautement préservée, présente à tous les nœuds majeurs d’un cladogramme allant des insectes aux poissons, en passant par les reptiles, les oiseaux et les mammifères, y compris les humains. Nous montrons ensuite que les humains attaqués par de grands animaux tels que les lions ou les grizzlis, par des prédateurs humains tels que les délinquants sexuels, et par des prédateurs “modernes” tels que les voitures lors d’accidents de la route, peuvent connaître à la fois la thanatose et des expériences de mort imminente. En outre, nous montrons que la phénoménologie et les effets de la thanatose et des expériences de mort imminente se chevauchent. »

Steven Laureys, neurologue et responsable de l’unité de recherche GIGA Consciousness et du Centre du Cerveau à Liège est enthousiaste : « Dans cette étude, nous construisons une ligne de preuves suggérant que la thanatose est le fondement évolutif des expériences de mort imminente et que leur objectif biologique commun est le bénéfice de la survie. »

Des mécanismes cérébraux identiques

Les auteurs suggèrent que l’acquisition du langage a permis aux humains de transformer ces événements, de la mort relativement stéréotypée en cas d’attaques prédatrices, en perceptions riches qui forment les expériences de mort imminente et s’étendent aux situations non-prédatrices.

« Il convient de noter que les mécanismes cérébraux proposés pour la mort ne sont pas différents de ceux qui ont été suggérés pour induire des expériences de mort imminente, notamment l’intrusion du sommeil à mouvements oculaires rapides dans l’état de veille », explique Dr Daniel Kondziella.

« Cela renforce encore l’idée que les mécanismes évolutifs constituent un élément d’information important nécessaire pour développer un cadre biologique complet pour les expériences de mort imminente », poursuit-il.

Aucun travail antérieur n’a tenté de fournir une telle base phylogénétique.

Pr Steven Laureys conclut : « C’est peut-être la première fois que nous pouvons attribuer un but biologique aux expériences de mort imminente, qui serait le bénéfice de la survie. » Après tout, les expériences de mort imminente sont par définition des événements auxquels on survit toujours, sans exception.

 

 

Les trottoirs à Bruxelles : un parcours du combattant pour les piétons ?

Durée de lecture : 4 min

Après les confinements successifs et la fermeture de commerces désignés comme non-essentiels ou encore la mise en pause des cafés et des restaurants, les trottoirs ont été investis par les commerçants, lesquels ont fait gagner en étendue l’espace disponible. Et là où cette manœuvre était impossible, des places de stationnement ont été converties en espaces de consommation.

En plus de cette nouvelle occupation de la partie de la voirie traditionnellement réservée aux piétons, on y a vu fleurir ces dernières années des barres à vélo, des panneaux publicitaires, des stations de vélos partagés ou encore des trottinettes en libre-service. Tout ces objets sont venus s’ajouter aux poubelles, aux étalages ou encore aux travaux qui émergent temporairement çà et là.

La fluidité des déplacements des piétons sous la loupe

Cette évolution soulève une question simple : la place sur les trottoirs, ne se fait-elle pas rare au point de causer une importante gêne pour les piétons ? Et, par la même occasion, cette évolution les amène-t-elle à modifier leurs habitudes de déplacements ? A Bruxelles, une équipe de trois chercheurs a souhaité faire le point sur cette thématique.

Alexis Creten, sociologue au sein de l’UCLouvain (IRSS), Aniss Mezoued, architecte urbaniste chargé de cours invité à l’UCLouvain et coordinateur de recherche à l’Université Saint-Louis (Bruxelles) ainsi que Quentin Letesson, archéologue et urbaniste actuellement chargé de cours invité et chercheur à l’UCLouvain, viennent de consigner leurs observations relatives à ces questions dans la dernière publication en date de Brussels Studies, la revue scientifique consacrée aux recherches sur Bruxelles.

« Dans la capitale, la politique de mobilité régionale met de plus en plus l’accent sur la mobilité douce », rappellent les chercheurs. « Y compris les déplacements des piétons. Bruxelles Mobilité, l’institution en charge de la mobilité régionale, a d’ailleurs élaboré des PAVE (Plans d’accessibilité de la voirie et de l’espace public), spécifiquement dédiés aux piétons ».

Une étude quantitative doublée de parcours commentés

Les trois chercheurs ont opté pour une double démarche dans leur étude. Leur méthodologie combine une série de mesures quantitatives et des parcours piétons commentés, afin de saisir la diversité des gênes et leur perception. Tous les piétons ne sont, en effet, pas logés à la même enseigne. Les gênes à leur circulation sont perçues différemment quand il s’agit d’une personne souffrant d’un handicap, quand on manie une poussette ou quand on est seul à se mouvoir.

Leurs constats dépassent, cependant, la simple liste des gênes rencontrées en chemin. Menées dans plusieurs artères commerçantes de la capitale, en raison de leur caractère exemplaire (concentration des flux piétons et des gênes liées aux étalages et aux déchets associés aux commerces), leurs analyses qualitatives nuancent ce que les seuls comptages et descriptions apporteraient. Des nuances apportées par le type de gênes rencontrées sur les trottoirs et par le type d’usagers.

Les terrasses de l’Horeca sont plutôt bien perçues

« Loin d’être perçues négativement, les gênes liées aux établissements de commerce et de l’Horeca sont bien mieux tolérées que d’autres, qui apparaissent comme illégitimes », indiquent les chercheurs. « Là où les tringles à vêtements, les cartons et les tables font partie de l’ambiance urbaine, les trottinettes et les panneaux publicitaires sont perçus comme des nuisances qu’il faudrait réguler. »

Les résultats précisent aussi que le ressenti et les degrés de gêne varient fortement en fonction de l’environnement (combinaison de gênes) et des profils de piétons. « Pour faciliter le déplacement piéton, la solution optimale ne semble pas relever du strict dégagement de l’espace public, mais bien de la mise en œuvre de multiples solutions locales, tenant compte des divers besoins en présence, de manière à satisfaire au mieux l’ensemble des besoins », estiment les trois scientifiques.

Les chercheurs plaident en faveur d’une prise en compte dynamique de la problématique des gênes piétonnes, adaptée localement et en concertation avec tous les acteurs qui influencent les conditions de circulation sur les trottoirs.

« Ce n’est qu’à cette condition que la marche, placée au cœur du plan Good Move bruxellois comme meilleur mode de déplacement à courte distance, gagnera en convivialité et en attractivité pour tous les piétons », disent-ils.

Contrer le ravinement avec des végétaux

Durée de lecture : 5 min

Des gouffres pouvant atteindre jusqu’à 100 mètres de large et plus de 2000 mètres de long balafrent Kinshasa. Ces ravins sont la conséquence d’une violente érosion du sol par des pluies torrentielles. Romain Millecamps, de la Faculté de bioingénieurs de l’UCLouvain, a étudié la capacité d’espèces végétales à stabiliser le sol kinois. Et ce, en augmentant, par leur système racinaire, le taux d’infiltration du sol, et en diminuant l’érosivité des eaux de ruissellement par leur système aérien. Son TFE vient de remporter le prix Philippe Carlier 2020, remis par Ingénieurs sans Frontières, une ASBL de coopération au développement fondée il y a plus de 30 ans par les Associations des Alumni Polytechniques et bio-ingénieurs des universités francophones belges.

Ravin nu à Kinshasa © Romain Millecamps

Des facteurs naturels et anthropiques 

Le sol de la capitale congolaise est très sableux. Les grains de sable ayant peu de cohésion, ils rendent naturellement le sol kinois fortement érodable.

En parallèle, en réponse à la démographie croissante, des zones entières ont été déforestées pour faire place, essentiellement, à des routes et des habitations ne permettant plus à l’eau de s’infiltrer dans le sol. « Les routes goudronnées ou non – le piétinement répété induit une diminution de la perméabilité des surfaces non goudronnées – produisent la majorité des eaux de ruissellement dans les zones urbaines de Kinshasa. A cause de cette imperméabilisation, les eaux ruissellent et se concentrent en un point générant un gros flux qui provoque l’érosion », explique Romain Millecamps.

« De plus, les constructions de routes ne sont pas toujours accompagnées d’infrastructures adéquates (caniveaux, fossés) pour gérer les écoulements d’eau. Et lorsqu’elles existent, elles ne sont pas toujours suffisamment entretenues : une fois bouchées ou rompues, elles ne canalisent plus les eaux de ruissellement jusqu’en aval, mais les déversent sur les pentes. Cela concentre le ruissellement sur des surfaces réduites et augmente ainsi le risque de ravinement. »

Le problème de ravinement s’est amplifié ces dernières années, notamment, dû aux pluies davantage torrentielles suite au réchauffement du climat, et à l’exode rural. les nouveaux venus s’installent souvent dans des zones interdites, proches de ravins qui s’agrandissent au fil des crues et emportent parfois les habitations. « En plus du risque préexistant, ces habitations disposent rarement d’installations récoltant l’eau de pluie tombée sur les toitures (par exemple, des gouttières), ce qui engendre un risque supplémentaire de ravinement puisqu’elles contribuent à la production d’eaux de ruissellement. »

Test d’infiltrométrie © Romain Millecamps

Des végétaux aux pouvoirs multiples

Pour lutter contre cette catastrophe, Romain Millecamps a étudié, sur le terrain, de février à mi-mars 2020, le pouvoir de rétention du sol de 14 plantes ligneuses et de 23 herbacées, naturellement présentes dans les ravins.

Le rapport entre la surface latérale et celle de la projection horizontale de la couronne de chaque espèce ligneuse a été évalué, ainsi que le potentiel d’obstruction de sédiments. Pour les herbacées, la densité de masse sèche, la densité racinaire et la densité de surface des tiges rigides ont été calculées.

En sus, Romain Millecamps a eu recours à des tests d‘infiltrométrie. « Cette technique consiste à irriguer une parcelle de 1m2, avec un volume d’eau connu et d’une intensité connue. Puis à collecter l’eau de ruissellement en aval de cette parcelle. Le coefficient de ruissellement et le taux d’infiltration diffèrent selon les espèces végétales présentes sur les parcelles. Et permet de comparer leur efficacité.»

Des résultats prometteurs

Suite à la variabilité de la teneur en matière organique dans le sol, celle-ci impactant le taux de ruissellement, les résultats obtenus devaient être affinés via analyses chimiques. Mais les échantillons de sol prélevés par l’étudiant n’ont pu être analysés à son retour en Belgique. En effet, lors du premier confinement, les laboratoires de l’UCLouvain étaient fermés.

« Parmi les espèces de plantes ligneuses, Bambusa vulgaris et Syzygium guineense semblent plus efficaces que les autres espèces étudiées en ce qui concerne la diminution de l’érosivité du ruissellement. De plus, selon la littérature, la première est efficace dans la stabilisation du sol via son système racinaire », explique Romain Millecamps.

Bambusa vulgaris © Romain Millecamps

En ce qui concerne les espèces de plantes herbacées, une espèce se démarque : Diodia sarmentosa. « Celle-ci possède une densité de surface de tiges rigides relativement élevée, mais aussi une densité racinaire élevée. Cette espèce semble être la plus efficace pour diminuer l’érosivité du ruissellement et pour stabiliser le sol. Les tests d’infiltrométrie ont montré que le taux d’infiltration des parcelles couvertes par cette espèce était bien plus élevé que celui de la parcelle nue considérée comme témoin », poursuit-il.

Diodia sarmentosa © Romain Millecamps

« Cependant, la faible échelle spatio-temporelle et la répétabilité limitée des mesures ne permettent pas encore de confirmer indéniablement cette hypothèse », insiste-t-il. En effet, ce TFE s’est concentré sur les plantes ligneuses et herbacées de 12 des quelque 500 ravins que compte Kinshasa. Ensuite, les végétaux analysés n’étaient pas tous au même stade de croissance : une plante installée depuis longtemps présente un système racinaire plus dense qu’une jeune plantule.

« D’autres études sont nécessaires avant de pouvoir déterminer les espèces les plus efficaces pour lutter contre le ravinement à Kinshasa. Un étudiant kinois qui m’accompagnait sur le terrain a prévu de réaliser son mémoire de fin d’études sur cette même problématique, mais dans des ravins différents avec une végétation différente », conclut-il.

Ravin végétalisé à Kinshasa © Romain Millecamps

Les pérégrinations d’un chercheur en génétique moléculaire

Durée de lecture : 4 min
"Sur la piste des messagers cellulaires – Carnets de voyages d’un explorateur", par Guy Rousseau. L’Harmattan. VP 17 euros, VN 12,99 euros
“Sur la piste des messagers cellulaires – Carnets de voyages d’un explorateur”, par Guy Rousseau. L’Harmattan. VP 17 euros, VN 12,99 euros

Par le biais d’anecdotes, Guy Rousseau raconte ses recherches et ses rencontres «Sur la piste des messagers cellulaires – Carnets de voyages d’un explorateur», chez L’Harmattan. L’autobiographie du membre de l’Académie royale de médecine de Belgique relate les découvertes en génétique moléculaire.

«En travaillant dans cinq universités et lors de mes pérégrinations de chercheur, j’ai pu relever des itinéraires intéressants pour les avoir moi-même parcourus ou en raison de mes contacts avec des baroudeurs qui les ont pratiqués», explique le professeur émérite de la Faculté de médecine de l’UCLouvain. Primé pour ses travaux sur le mécanisme d’action des hormones.

Ses carnets de voyage montrent que les plus grandes découvertes naissent de la rencontre du hasard et de l’imagination. Au carrefour de disciplines étrangères l’une à l’autre.

Pister l’aldostérone

Après ses études à l’UCLouvain, Guy Rousseau pratique la médecine pendant trois ans au Québec. Puis il réalise des expériences pour défendre sa thèse sur l’aldostérone à l’université montréalaise McGill.

«La fonction de l’aldostérone remonte à une étape cruciale de l’évolution des espèces il y a des millions d’années, lorsque les premiers animaux quittent les océans pour explorer la terre ferme», précise le chercheur. «Un gros problème se pose pour ces audacieux, tels que les amphibiens. Alors qu’ils baignaient dans une mer salée et disposaient ainsi du chlorure de sodium nécessaire à la vie, les voici obligés de conserver ce précieux sel, si rare hors de l’eau. La clé de leur survie sera de produire l’aldostérone, une hormone qui stimule la récupération du sodium par la vessie. Celle-ci faisant office de rein primitif.»

Guy Rousseau apprend que le Belge Jean Crabbé a reproduit, pour la première fois, l’effet de l’aldostérone sur la rétention de sel en dehors de l’organisme. En 1966, il rejoint son laboratoire à l’Institut de physiologie de l’UCLouvain. Sa recherche est axée sur la vessie volumineuse des crapauds géants sud-américains. Attrapés dans des champs de canne à sucre, ces amphibiens lui parviennent dans une valise diplomatique de l’ambassade belge au Brésil.

Traquer l’ARN messager

Séduit par les travaux de Jean Crabbé, Guy Rousseau enjambe la physiologie et la biochimie. Arrive à la biologie moléculaire pour étudier le mécanisme d’action des hormones stéroïdiennes. Il y a 50 ans, on savait déjà que le support physique de l’information génétique était l’ADN (acide désoxyribonucléique) des chromosomes. Mais, les mécanismes de la transcription de l’ADN en ARN (acide ribonucléique) et de la traduction de l’ARN messager en protéines restaient mal définis. Ainsi que le contrôle de ces mécanismes.

Guy Rousseau rejoint l’ULB. L’équipe du professeur de biochimie Hubert Chantrenne a isolé le premier ARN messager non-bactérien, celui d’un lapin. Elle a utilisé du sucre fin de Tirlemont pour combattre les omniprésentes ribonucléases qui catalysent la dégradation de l’ARN sur la peau humaine et les verreries. Le scientifique poursuit ses recherches. Apprend à purifier l’ARN. À trouver l’hypothétique ARN messager produit en réponse à l’aldostérone dans la vessie des crapauds.

Réaliser ses rêves

Le futur responsable du groupe «Hormones et métabolisme» à l’Institut Christian de Duve (UCLouvain) voyage notamment au Chili, avec sa famille, lors du coup d’État de 1973. Parce qu’il est financé par une bourse de l’Institut de santé des États-Unis, le biochimiste Gordon Tomkins l’accueille à l’University of California – San Francisco. Son équipe de jeunes talents est chargée de développer la biologie moléculaire. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

«Nous mettons au point un test simple qui sera utilisé en biologie clinique pour la détection des récepteurs de stéroïdes tels que les œstrogènes dans le cancer du sein. Par ailleurs, notre modèle expérimental permettra l’étude in vitro des relations entre la structure des stéroïdes et leur activité. Des compagnies pharmaceutiques en tireront profit pour synthétiser des super-hormones et des anti-hormones, médicaments qui étaient jusqu’alors mis au point empiriquement par essais et erreurs. De retour en Belgique, j’en ferai un de mes sujets de recherches avec l’appui de ces compagnies.»

Le livre souligne l’importance d’une recherche sans contrainte d’applications immédiates. «Il faut faire preuve d’imagination», conclut Guy Rousseau. «Tirer parti de nouvelles techniques dans différentes disciplines. Saisir les opportunités. Savoir collaborer. Affronter la compétition, facteur d’émulation, de progrès, mais aussi d’angoisse. Reprendre courage lorsqu’on s’égare sur une fausse piste. En contrepartie, le chercheur espérera contribuer au juste retour qu’il doit à la société. Tout en jouissant du privilège d’avoir pu réaliser ses rêves.»

Une exoplanète inattendue se dévoile aux astronomes de l’ULiège

Durée de lecture : 4 min

La troisième planète du système Nu2 Lupi s’est invitée de manière inattendue dans le champ de vision du satellite CHEOPS  (CHaracterising ExOPlanet Satellite) de l’ESA (Agence spatiale européenne). Dotée d’une longue période orbitale de plus de 100 jours, il était quasi improbable de pouvoir l’observer passant devant son étoile (transit). La planète, appelée Nu2 Lupi d, présente des caractéristiques rares sans équivalent connu.

Illustration montrant les structures internes des trois planètes (couches de gaz, eau, manteau rocheux + noyau métallique) © ESA – Cliquez pour agrandir

Plusieurs planètes en transit

Découvert en 2019 par HARPS (High Accuracy Radial velocity Planet Searcher), un instrument d’un des télescopes de l’ESO (Observatoire Européen Austral), ce système planétaire est situé dans la constellation du Loup (lupus), à environ 50 années-lumière de notre système solaire.

Il est composé d’une étoile brillante semblable à notre Soleil, autour de laquelle orbitent trois planètes (b, c et d), avec des masses comprises entre celles de la Terre et de Neptune et des orbites d’une durée de 11,6, 27,6 et 107,6 jours.

Le satellite TESS (Transiting Exoplanet Survey Satellite) de la NASA (Agence spatiale américaine) avait découvert par la suite que les deux planètes les plus internes – b et c – étaient en transit autour de Nu2 Lupi, ce qui en fait l’une des trois seules étoiles visibles à l’œil nu connues pour abriter plusieurs planètes en transit.

« Les systèmes avec plusieurs planètes en transit autour d’une étoile brillante, tels que Nu2 Lupi, sont d’une importance capitale pour notre compréhension de la formation et de l’évolution des systèmes planétaires, car nous pouvons comparer en détail les propriétés des planètes entre elles », explique Laetitia Delrez, chargée de recherches FNRS au sein des unités de recherches Astrobiology et STAR de l’Université de Liège.

« C’est en étudiant les transits des planètes b et c devant leur étoile que nous avons repéré le passage inattendu de la troisième planète du système, Nu2 Lupi d, qui est bien plus éloignée de l’étoile et qu’on ne s’attendait donc vraiment pas à voir transiter.»

Des mesures précises

Les transits planétaires offrent une occasion précieuse d’étudier l’atmosphère, l’orbite, la taille et l’intérieur d’une planète. Une planète en transit bloque une proportion infime, mais détectable, de la lumière de son étoile lorsqu’elle passe devant celle-ci – et c’est cette baisse de lumière qui a conduit Laetitia Delrez et ses collègues à leur découverte. Comme les exoplanètes à longue période orbitent plus loin de leur étoile, les chances de les voir transiter sont incroyablement faibles, ce qui fait de la découverte de CHEOPS une véritable surprise.

Grâce aux mesures de haute précision de ce satellite, l’équipe de chercheurs européens a découvert que la troisième planète avait un rayon d’environ 2,5 fois celui de la Terre, qu’elle mettait un peu plus de 107 jours pour faire une orbite autour de son étoile et que, grâce aux observations d’archives des télescopes terrestres, elle avait une masse de 8,8 fois supérieure à celle de la Terre.

Une exoplanète faiblement éclairée

« La quantité de rayonnement stellaire qui atteint la planète d est également faible par rapport à de nombreuses autres exoplanètes connues. Dans notre système solaire, Nu2 Lupi d orbiterait entre Mercure et Vénus », ajoute Francisco Pozuelos, également chercheur à l’Université de Liège au sein des unités de recherches STAR et Astrobiology et co-auteur de l’étude. « Moins une planète reçoit de rayonnement, moins elle change au fil du temps. Par conséquent, Nu2 Lupi d pourrait avoir conservé des informations intéressantes sur son origine. »

La plupart des exoplanètes en transit à longue période découvertes jusqu’à présent l’ont été autour d’étoiles trop faibles pour permettre des observations de suivi détaillées, ce qui signifie que l’on sait peu de choses sur les propriétés de ces planètes.

Nu2 Lupi est toutefois suffisamment proche et brillante pour constituer une cible intéressante pour des études atmosphériques avec d’autres télescopes puissants – tels que le télescope spatial Hubble ou son successeur, le télescope spatial James Webb (qui devrait être lancé fin de cette année), ou encore de grands observatoires terrestres.

« Compte tenu de ses propriétés globales et de son orbite, la planète d est une cible particulièrement favorable pour étudier une exoplanète avec une atmosphère tempérée autour d’une étoile similaire au Soleil », se réjouit Laetitia Delrez. « C’est un objet exceptionnel sans équivalent connu, et certainement une cible en or pour de futures études. »

 

Collections scientifiques: comment la Belgique veut encadrer la restitution de biens culturels africains

Durée de lecture : 5 min

Depuis plusieurs années, mais surtout depuis la réouverture en 2018 de l’ « AfricaMuseum », à Tervuren, une des institutions scientifiques fédérales (BELSPO), la question de l’origine des pièces présentes dans les collections occupe le devant de la scène. Et plus particulièrement en ce qui concerne les biens culturels: masques, statuettes, sculptures, objets rituels, etc. S’agit-il de biens spoliés, volés ou, au contraire, acquis légalement? Et dans le cas de biens spoliés: quelle attitude adopter?

« Une petite partie des pièces de nos collections ethnographiques a été acquise à la suite de violences et de pillages, principalement pendant la période de l’État indépendant du Congo (alors propriété privée du roi Léopold II), entre 1885 et 1908 », rappelle Guido Grijsseels, le directeur général de l’AfricaMuseum. « Ces pièces ont été subtilisées pour briser le pouvoir des chefs locaux, pour leur valeur artistique ou encore parce qu’elles étaient utilisées lors de rituels qui allaient à l’encontre des croyances de l’église catholique. »

Nkisi Nkonde, otage depuis 1878

C’est, par exemple, le cas de la statue Nkisi Nkonde. Après une recherche de provenance longue et approfondie, le contexte violent dans lequel cette sculpture a été amenée en Belgique est désormais connu. La statue relève de la catégorie « biens culturels spoliés ».

Son histoire? Alexander Delcommune (1855-1922) a été le premier Belge à s’installer à Boma, à l’embouchure du fleuve Congo. Il travaillait pour une compagnie française. Comme tous les Européens candidats à vivre à Boma, il a dû négocier la propriété des terres et le droit de commercer avec les neuf rois de Boma. Delcommune est entré en conflit avec ceux-ci. En 1878, il a réussi à s’emparer de la statue Nkisi Nkonde du chef Kongo Ne KuKo lors d’une attaque armée. Il s’agit d’un fétiche à clous, qui avait des pouvoirs magiques pour les Kongo. Delcommune a considéré cette statue comme un otage, et l’a emmenée en Belgique. Elle est ensuite entrée dans les collections du musée en 1912.

À l’avant-plan, un masque zambien acquis en toute légalité en 1997. À l’arrière-plan, la statue Nkisi Nkonde, « saisie » par Alexander Delcommune en 1878 © Christian Du Brulle

Entre 900 et 35.000 pièces aux origines douteuses

D’autres pièces ethnographiques aux origines douteuses conservées à Tervuren datent de la période coloniale (1908 à 1960). « Sur les 191.789 pièces des collections ethnographiques du musée, entre 900 et 1.500 objets culturels seraient des pièces spoliées », estime le directeur de l’AfricaMuseum. « Toutefois, si une définition plus large de la  notion de spoliation devait être retenue, ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 35.000. »

Cette situation a amené le secrétaire d’Etat Thomas Dermine (PS), en charge notamment de la Politique scientifique au sein du gouvernement fédéral, à imaginer un cadre systémique en ce qui concerne la restitution de certaines de ces pièces aux origines douteuses.

Son plan comprend deux axes:

1. Identifier l’origine de chaque pièce présente dans les collections du musée et de les classer en trois catégories. Celles acquises légalement, celles dont on ne connaît pas encore l’origine réelle et qui doivent faire l’objet de recherches scientifiques et collaboratives quant à leur provenance et enfin, les pièces clairement spoliées et identifiées comme telles.

2. En ce qui concerne les pièces spoliées et celles qui doivent faire l’objet d’études, il souhaite les faire passer du domaine public de l’Etat (où elles sont de facto inaliénables) vers le domaine privé de l’État, où elles pourraient alors être restituées, selon des modalités à définir.

Bâtiment de l’AfricaMuseum, à Tervuren, vu depuis le parc © Christian Du Brulle

La « recherche de provenance » comme priorité 

Bien entendu, il convient parallèlement à définir dans quelle catégorie entre chaque pièce litigieuse. L’AfricaMuseum accorde une grande importance à la « recherche de provenance ». Celle-ci consiste à étudier en profondeur l’origine des acquisitions des objets. Un travail titanesque.

« Il va de soi qu’un renforcement des collaborations scientifiques et culturelles est nécessaire », indique le secrétaire d’Etat Thomas Dermine. « Mon objectif est d’entamer les travaux pour identifier une série de mesures et d’initiatives communes visant à renforcer les collaborations scientifiques et culturelles entre la Belgique et la République démocratique du Congo, dans le cadre de la restitution et plus largement dans le cadre de la conservation, de la recherche et de la valorisation de ces objets.»

Ce masque Idimu en ivoire est entré dans les collections du musée en 1955 et fait l’objet d’une recherche de provenance © Christian Du Brulle

« Il conviendra ainsi d’interroger les représentants de la RDC quant à l’appui qui peut être utilement apporté par notre pays pour permettre et accompagner la restitution matérielle effective : transfert de certaines compétences acquises par les institutions détentrices des objets en matière de conservation, aide à la création d’espaces de stockage et de valorisation adaptés, soutien en matière d’inventaire des collections, etc. La restitution serait au cœur du dialogue à entamer, mais la « reconstitution » des collections, ainsi que les possibilités de numérisation, de prêts et d’expositions itinérantes seraient également discutées », estime-t-il.

Pour l’heure, dès les premières salles permanentes du musée, les visiteurs découvrent trois vitrines liées au « parcours de provenance » des collections ethnographiques. Ce parcours met en lumière des objets de provenances diverses et donne une image nuancée de la complexité que représentent l’acquisition, la conservation, l’appropriation, l’accessibilité et la restitution.

Le fameux éléphant du musée attend lui les visiteurs plus loin, dans le bâtiment historique. Il n’est pas du tout concerné par cette problématique de restitution. « Seules les œuvres culturelles entrent ici en ligne de compte », précise Guido Grijsseels, le directeur des lieux. « Pas les collections de sciences naturelles. »

Réguler le climat en augmentant l’apport en carbone dans le sol

Durée de lecture : 5 min

Pour limiter le changement climatique, et ses conséquences désastreuses (inondations, sécheresses etc.), il est indispensable et urgent de réenrichir les sols en carbone. Et pour cela, de modifier les pratiques agricoles. Des pistes d’actions sont énoncées par une équipe internationale de chercheurs. Parmi ceux-ci, Bas van Wesemael, professeur ordinaire en géographie physique, au sein du Earth and Climate Institute de l’UCLouvain. Utilisant les données satellitaires, ses modèles pointent, notamment, les parcelles carencées en carbone.

Le sol, un allié pour le climat

Au cours de la dernière décennie, l’augmentation globale nette des émissions anthropiques de CO2, après prise en compte des puits océaniques et terrestres, se chiffre à 4,9 gigatonnes de carbone par an.

« Il est désormais largement reconnu que pour lutter contre le changement climatique qui en résulte, il sera nécessaire d’employer des technologies à émissions négatives en plus de réduire considérablement les émissions de combustibles fossiles. La séquestration du carbone organique dans le sol peut potentiellement, et de manière simple et techniquement faisable, éliminer entre 0,79 et 1,54 gigatonnes de carbone par an de l’atmosphère », expliquent les chercheurs.

La carence en carbone observée depuis l’espace

La conversion des tourbières, des forêts ou encore des prairies en terres arables, ainsi que l’expansion historique de l’agriculture et du pastoralisme, ont durement impacté la qualité des sols. Au fil du temps, ils ont perdu une grande partie de leur carbone. Au niveau mondial, un tiers d’entre eux sont aujourd’hui dégradés et carencés.

C’est le cas, notamment, des sols de la région limoneuse qui traverse la Wallonie de Tournai aux Fourrons. Jadis terre extrêmement fertile, elle a perdu, au gré des récoltes et des techniques agricoles destructrices (labour, fertilisants de synthèse, pesticides, monoculture intensive), sa teneur ancestrale en matière organique.

 

Régions agricoles en Wallonie © Etat de l’Environnement wallon

Cette carence en carbone dans les champs est visible depuis l’espace. Pour la mettre en évidence, le Pr van Wesemael utilise les images prises par Sentinel-2, satellite d’observation de la Terre de l’ESA. « Nous utilisons les images capturées durant des périodes alliant ciel clair et sol nu, souvent vers mars ou septembre. »

« La réflectance de la lumière du Soleil sur les champs est captée par le satellite. Ce signal est calibré avec des échantillons de terre collectés dans les champs et analysés au laboratoire. Une fois la relation « longueur d’onde-taux de carbone dans le sol » déterminée, elle peut être appliquée à tous les pixels de l’image. C’est ainsi que nous construisons des cartes de concentration de carbone dans le sol à l’échelle des pays. »

Retour à la raison

« En principe, il y devrait y avoir plus carbone dans les sols, sous forme organique, que dans l’atmosphère », précise le Pr van Wesemael. « La moitié de l’humus consiste en carbone ». Le programme 4 pour 1000, lancé suite à la COP21 en 2015, vise à augmenter, chaque année, et au niveau mondial, de 0,4% la teneur en carbone de ce réservoir.

La quantité de carbone ainsi séquestrée limiterait drastiquement l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère, et donc les effets du changement climatique. Cette pratique de ré-enrichissement des sols renforcerait en sus la sécurité alimentaire.

En effet, « la perte de carbone sous forme d’humus dans les sols a entraîné une baisse de leur stabilité structurelle, une augmentation des risques d’érosion et une réduction du stockage de l’eau et des approvisionnements en nutriments. La dégradation des sols est ainsi devenue une menace majeure pour la sécurité alimentaire, en particulier dans les pays en développement », expliquent les chercheurs dans leur étude commune.

Le sol, un énorme puits de carbone

Par le processus de photosynthèse, toutes les plantes absorbent du CO2 atmosphérique et le transforment en molécules utiles à leur croissance. Lorsque les feuilles, ou les branches, tombent sur le sol, une partie s’y enfouit et forme de la matière organique relativement stable dans le temps. Il y a ainsi un transfert du CO2 de l’atmosphère vers le sol qui y est stocké dans les microorganismes (surtout les champignons au niveau de leurs hyphes ) de manière durable. « C’est une sorte d’émission négative de gaz à effet de serre », commente le Pr van Wesemael.

Pour augmenter la teneur en carbone dans les sols, le chercheur préconise de favoriser certaines cultures. Notamment les céréales, produisant sur-le-champ beaucoup de résidus organiques qui seront mélangés à la terre. Mais aussi les cultures intercalaires, les pièges à nitrates qui sont enfouis dans le sol au printemps. Et arrêter de labourer.

Les prairies bien gérées sont des puits de carbone très efficaces, surtout si elles sont broutées par du bétail. Dès lors, il est recommandé d’introduire et d’allonger la durée des prairies temporaires dans les rotations culturales. Mais aussi, d’apporter du compost ou du fumier sur le sol, de planter des haies. D’encourager les pratiques d’agroforesterie et d’agroécologie.

Les carrières industrielles, des havres de paix pour le grand-duc d’Europe

Durée de lecture : 6 min

Série (5/5) : “Le retour des animaux sauvages”

Avec ses 60 à 70 centimètres de haut et plus d’un mètre et demi d’envergure, il est le plus grand rapace nocturne du monde. Disparu à la fin du 19e siècle, le grand-duc d’Europe (Bubo bubo) se rétablit progressivement en Belgique depuis le début des années 80.

Contrairement aux autres oiseaux nocturnes de nos régions, son habitat de prédilection ne se situe ni en forêts, ni dans de vieilles bâtisses, mais aux creux des falaises. Chez nous, ce prédateur niche le plus souvent au sein des parois rocheuses  des carrières wallonnes, y compris celles en activité. Une collaboration associant l’entreprise extractive de pierre calcaire Carmeuse et l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique court ainsi depuis 30 ans, en vue de préserver cette espèce protégée et de suivre les individus réinstallés sur les sites carriers.

Observation du hibou grand-duc en Belgique © Observatoire.be

La chasse aux hiboux empaillés

Son rétablissement en Belgique, après quasi un siècle d’absence, a été possible grâces aux projets de réintroduction mis en place par plusieurs pays frontaliers, dans la seconde partie du 20e siècle.

Territorial, ce rapace a fini par recoloniser les endroits qu’il occupait alors, dont la Wallonie. « Il est probable que sans ces programmes de réintroduction, l’espèce ne serait jamais revenue chez nous. Ou, en tout cas, pas aussi rapidement » déclare Didier Vangeluwe, ornithologue à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, et responsable du Centre Belge de Baguage.

Si l’on doit le retour du grand-duc à l’humain, ce dernier est aussi responsable de son extinction : « Il a été presque exterminé de Belgique, ainsi que de nombreuses autres régions d’Europe occidentale, en raison, notamment, de la ‘chasse au grand-duc’ » explique le spécialiste. « Cette technique de chasse consistait à utiliser l’oiseau comme un leurre pour attirer à portée de fusil ses proies (les corneilles et autres choucas, les buses, les faucons…), qui ont la fâcheuse habitude d’aller houspiller les grands-ducs qui sortent en journée. Pour ce faire, le rapace était soit capturé et exploité vivant, soit tué pour être empaillé. »

Le commerce de grands-ducs empaillés, dont certains étaient même dotés de mécanismes articulés permettant de faire bouger la tête et les ailes, était à l’époque un marché florissant. Pour alimenter ce commerce, l’espèce a donc été persécutée, jusqu’à sa disparition complète.

Des oiseaux menacés trouvent refuge dans les carrières wallonnes

C’est en 1982 que son retour est confirmé en Belgique, avec une première nidification dans une carrière abandonnée de la vallée de l’Amblève, en province de Liège. « Cinq ans plus tard, sept couples s’étaient réinstallés en Wallonie, dont l’un dans la carrière en activité de Frasnes (Couvin), exploitée par l’entreprise Carmeuse », précise Didier Vangeluwe. « De là, est née l’idée de collaborer avec cette société, propriétaire de plus d’une dizaine de sites carriers en Wallonie ». L’intérêt étant de protéger les nichées et de réaliser des suivis de populations.

En 30 ans, de nombreuses nidifications de grands-ducs, mais aussi de faucons pèlerins et d’hirondelles de rivage, ont pu être observées sur plusieurs sites de l’entreprise. D’après Frédéric De Visscher, Directeur environnement et patrimoine chez Carmeuse et Vice-Président de la Fédération belge de l’industrie extractive, « presque tous nos sites sont aujourd’hui occupés par des couples de grands-ducs. »

Juvéniles © Observatoire.be

Les enseignements des balises GPS

Ces oiseaux étant territoriaux, un seul couple nidifie dans la carrière, généralement vers mi-février. La femelle couve ses œufs en moyenne 35 jours, qui éclosent aux alentours de la mi-mars. À 10 semaines, les petits sont capables de voler et de se nourrir seuls, mais demeureront avec leurs parents encore plusieurs mois. « Les balises GPS à leurs bagues nous ont appris qu’ils restent sur le territoire familial jusqu’à l’automne. On interprète cette période comme une phase de transition durant laquelle ils apprennent diverses techniques de chasses et acquièrent, nuit après nuit, de l’expérience », explique Didier Vangeluwe.

C’est donc seulement à la mi-septembre que les jeunes partent en quête de leur propre territoire. Ce qui semble également prendre du temps : « En réalisant des suivis en 2018 et 2019, on a été très surpris de constater qu’une fois qu’ils quittent leur lieu de naissance, ils peuvent mettre des mois, voire des années, avant de s’établir sur un nouveau territoire. Selon nos dernières données datant de début juin, un des grands-ducs bagués en 2019 a parcouru 2100 kilomètres. Et ce, en quittant très peu la Wallonie, et en suivant toujours le même circuit ! À ce jour, on ignore encore pourquoi ils font cela. »

Jeunes nés dans la carrière de Seilles de Carmeuse © Centre Belge de Baguage

Les grands-ducs sont plus tranquilles en zones industrielles

En ce moment, un couple et leurs quatre poussins ont élu domicile dans l’une des carrières en activité de Carmeuse, à Seilles (Andenne). « Cela peut paraître paradoxal, mais ces zones industrielles représentent des habitats optimaux au développement de l’espèce », informe l’ornithologue. Ces sites proposent, notamment, des lieux de nidification difficiles d’accès pour les prédateurs qui pourraient s’en prendre aux œufs ou aux poussins. La survie de l’animal y est donc facilitée.
« Les couples hébergés dans les carrières wallonnes participent ainsi davantage à la dynamique de la population, en comparaison à ceux installés en plaine, notamment en Flandre, qui vont nicher au sol, ou dans des vieux nids de rapaces, et ainsi mettre davantage en danger leurs petits », développe Didier Vangeluwe.

Notons aussi que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les carrières offrent une certaine quiétude à l’animal. Ces sites sont, en effet, très grands, comptant souvent plusieurs dizaines d’hectares. Il existe ainsi toujours des endroits non-exploités, où la présence humaine est quasi nulle. « Les couples nichent souvent dans des zones reculées et inaccessibles du site. Nos activités ne leur posent donc aucun souci », confirme Frédéric De Visscher. « On s’assure toutefois de ne pas les déranger en mettant en place un périmètre de protection autour du nid, préalablement identifié par les experts de l’Institut royal des Sciences naturelles », ajoute-t-il.

Cette année, le nombre de couples nichant en Belgique est estimé entre 180 et 210. Un effectif en constante progression depuis la réapparition de l’espèce. De par leur taille et leur poids (les femelles pouvant peser jusqu’à 4 kilos), les adultes ne connaissent aucun prédateur. En outre, l’espèce jouit en Wallonie d’habitats propices. Peut-être même davantage aujourd’hui qu’hier. « Les grands-ducs se reproduisaient probablement déjà dans les carrières du 19e siècle. Mais ces sites étaient alors nettement moins grands, et la présence humaine plus importante. Selon moi, il est possible que la population de grands-ducs, réapparue dans les années 80, ait été boostée par la présence de vastes carrières que l’on connaît aujourd’hui, ouvertes au cours du 20e siècle », conclut Didier Vangeluwe.

Jeunes nés dans la carrière de Seilles de Carmeuse, bagués par Didier Vangeluwe © Centre Belge de Baguage

 

L’appel du sonneur résonne à nouveau dans les mares wallonnes

Durée de lecture : 5 min

Série (4/5) : “Le retour des animaux sauvages”

Avec ses taches jaunes et ses taches noires, uniques à chaque individu, son chant mélodieux et ses pupilles en forme de cœur, le sonneur à ventre jaune (Bombina variegata) est une espèce protégée dans nos contrées, comme le sont les 14 autres espèces d’amphibiens indigènes de Wallonie.

Disparu de Flandre et de Bruxelles au cours des années 80, ce petit crapaud, long de 4 centimètres, a été sauvé in extremis de l’extinction en Région wallonne. L’espèce s’y réinstalle aujourd’hui peu à peu à la suite de programmes de réintroduction dirigés par Natagora et le SPW environnement depuis plus de dix ans.

Sonneur à ventre jaune © Thierry Kinet – Cliquez pour agrandir

Les flaques boueuses, l’oasis du sonneur

« C’est une espèce que l’on rencontre aussi bien en forêt qu’en milieu ouvert », indique Thierry Kinet, chargé du suivi des populations d’amphibiens au pôle herpétologique de Natagora, et co-auteur de l’Atlas « Les Amphibiens et Reptiles de Wallonie ».« En période de reproduction, le sonneur va s’installer dans des mares temporaires, qui s’assèchent plusieurs fois par an. Il évite de cette manière la présence de prédateurs qui pourraient s’attaquer aux œufs. Les adultes, extrêmement toxiques, n’ont de leur côté rien à craindre. »

À l’origine, le sonneur à ventre jaune était observé dans le fond des vallées inondables. Il a ensuite tiré profit des activités humaines en s’établissant dans des points d’eau stagnante, souvent boueuse : les flaques d’ornières dans les chemins de terre, les carrières abandonnées, les abreuvoirs pour animaux, etc. Avant le 19e siècle, l’espèce était probablement abondante partout en Belgique. « Mais après les années 1850, on note les premiers signes de déclin », note Thierry Kinet.

S’opèrent, à cette époque, plusieurs phases d’aménagement du territoire, qui se poursuivront au 20e siècle. Les grandes villes industrielles se développent, de même que les voies de communication. Routes en béton, trams, voies de chemin de fer et canaux se multiplient. Les réseaux de grandes flaques, propices au développement du sonneur, se font ainsi de plus en plus rares. Au point qu’au début des années 90, ce crapaud était au bord de l’extinction en Belgique.

Distribution du sonneur avant et après 1985 © Jacob, J.-P. et al. – Cliquez pour agrandir

La solution de la réintroduction

« En 2007, au moment où l’on clôturait la rédaction de l’Atlas sur les amphibiens et reptiles, on s’apprêtait à dire que l’espèce avait totalement disparu de Wallonie », se rappelle Thierry Kinet. « C’est alors que quelqu’un nous a contactés, nous informant qu’il conservait, chez lui, les derniers individus de Belgique ! ». À la fin des années 80, ce particulier avait recueilli la population qui vivait au sein d’un des derniers sites connus de l’époque, dans les bois du Sart-Tilman (Liège), et qui allait être détruit par des projets de construction.

De là, est née l’idée de réintroduire le sonneur à ventre jaune en Wallonie. De 2009 à 2012, Natagora, le Département de la Nature et des Forêts (DNF) du SPW environnement et la Défense, ont collaboré pour élever de nouveaux individus issus de la population sauvée du Sart-Tilman. En tout, 7.805 têtards ont été relâchés dans la plaine d’exercices du camp militaire de Marche-en-Famenne, qui abrite aujourd’hui une population viable. « Ce site a été sélectionné, car le passage d’engins militaires, du type chars d’assaut, creuse chaque année des ornières sur le terrain, qui sont des habitats favorables à la reproduction du sonneur », explique Thierry Kinet, qui coordonne aujourd’hui divers projets de réintroduction du sonneur.

Un retour naturel de l’espèce reste, en effet, peu envisageable : « Les amphibiens ont une capacité de dispersion très limitée. Ils se déplacent très peu de leurs zones d’habitat. Aussi, quand une population disparaît dans une région donnée, il y a très peu de chance qu’elle soit colonisée à nouveau naturellement. La réintroduction représente donc, dans ce cas, une stratégie pertinente.»

Actuellement, Natagora et le DNF collaborent avec Pairi Daiza et le Domaine des Grottes de Han, qui s’assurent de la reproduction d’individus. Des relâchés de juvéniles ont notamment été réalisés dans quatre sites naturels du bassin de l’Ourthe, lors du projet LIFE INTRÉGRÉ BNIP, ainsi que dans des carrières en activité, dans le cadre du projet Life In Quarries. « Tout comme dans le camp militaire, l’activité permet de créer des mares temporaires, intéressantes pour ce crapaud », précise Thierry Kinet.

Sonneur à ventre jaune en appui sur une douille sur le site militaire de Marche-en-Famenne © Thierry Kinet – Cliquez pour agrandir

Sauver en surveillant

Pour l’heure, la Wallonie compte quatre populations viables, dont la plus grande se compose de plusieurs centaines d’individus. L’idée étant que ces peuplements continuent à se développer autour des sites colonisés.

Cela prendra encore des années avant que le rétablissement du sonneur soit assuré, sa reproduction étant assez lente : « c’est une espèce qui n’est effectivement mature qu’à trois ou quatre ans, et qui, dans la nature, ne pond que quelques dizaines d’œufs par an. » Aussi, de nouvelles actions visant à relâcher d’autres individus, en vue d’augmenter ces populations, sont d’ores et déjà prévues.

Thierry Kinet relâche des têtards de sonneur à ventre jaune © Arnaud Laudelout – Cliquez pour agrandir

Pour autant, la réintroduction d’espèces ne doit s’utiliser qu’en dernier recours. « C’est une technique intéressante dans certaines situations. Mais la première des stratégies consiste, bien entendu, à prévenir la disparition des espèces. Dans le cas des amphibiens, cela passe par une surveillance efficace des populations, en sachant que les méthodes de suivi varient selon la niche écologique (plutôt terrestre, plutôt aquatique…) de l’espèce. En faisant cela, on peut évaluer leur statut, déterminer les facteurs qui les menacent et agir en temps voulu. Évitant ainsi de devoir recourir à la réintroduction d’espèces qui sont éteintes », conclut Thierry Kinet.

Loups et hommes doivent réapprendre à vivre ensemble

Durée de lecture : 6 min

Série (3/5) : “Le retour des animaux sauvages”

Akela © Réseau Loup – Cliquez pour agrandir

Après plus d’un siècle d’absence, le retour de ce grand carnivore dans les forêts belges réjouit autant qu’il inquiète. Observé depuis maintenant 5 ans en Wallonie, le loup gris (Canis lupus lupus) y est suivi à la trace par le Réseau Loup, un groupe d’experts piloté par le Département de l’Étude du Milieu Naturel et Agricole du Service Public de Wallonie.

Jusqu’à présent, un seul couple s’est établi dans les Hautes-Fagnes. Mais il est pressenti que ce nombre augmentera rapidement. Aussi, les autorités wallonnes ont décidé de prendre les devants en adoptant un plan d’action, dont le but sera de faciliter la cohabitation entre loups et humains.

Un animal qui se disperse dans toute l’Europe

Au milieu du 19e siècle, après des décennies de surexploitation et de déboisement, la forêt belge s’est retrouvée réduite à peau de chagrin. Un phénomène qui se note dans toute l’Europe occidentale.

Cela a eu pour effet de réduire drastiquement l’habitat du loup. Mais aussi celui de ses proies de prédilection : le gibier. L’animal s’est alors mis à attaquer plus fréquemment des herbivores domestiqués.

En réponse, les humains ont massivement chassé l’espèce, jusqu’à sa complète disparition de nos régions. Seules quelques populations ont subsisté en Europe, notamment en Italie et en Pologne.

Par la suite, le loup a bénéficié du statut d’espèce protégée, ce qui a permis de favoriser sa reproduction et sa réinstallation naturelle dans les endroits qu’il occupait autrefois.

« Ce sont des animaux territoriaux », rappelle Violaine Fichefet, biologiste au SPW Environnement, et coordinatrice du Réseau Loup. « Quand les louveteaux atteignent l’âge adulte, ils partent chacun de leur côté en quête de leur propre territoire. Celui-ci peut se trouver à proximité du territoire des parents, comme se situer à des milliers de kilomètres. C’est durant cette période dite de « dispersion » que l’on peut apercevoir des loups parcourir, seuls, des pays entiers. »

Les loups rétablis dès 1992 dans les Alpes françaises venaient d’Italie. Quant à ceux réapparus en Allemagne en 2000, ils étaient originaires d’Europe de l’Est.

« Le retour du loup en Belgique, confirmé depuis 2016, n’était donc pas une surprise, puisque le pays se trouve au carrefour des voies de dispersion des populations de lignées germano-polonaises et italo-alpines », informe Violaine Fichefet.

Par ailleurs, notre pays dispose aujourd’hui de conditions favorables à la réhabilitation de l’espèce, comme une abondance de proies sauvages, et une meilleure superficie forestière, avec une augmentation de 25% du couvert forestier au cours des 150 dernières années.

Akela © Réseau Loup – Cliquez pour agrandir

Akela, Maxima, Noella et August, les nouveaux hôtes de nos forêts

Le tout premier individu à s’être établi en Belgique était la louve dénommée Naya. Illégalement abattue alors qu’elle attendait sa première portée, elle aurait parcouru jusqu’à 700 km depuis le nord de l’Allemagne avant de se fixer dans le Limbourg.

Cartographie retraçant le parcours de Naya © Réseau Loup – Cliquez pour agrandir

En Wallonie, le Réseau Loup a confirmé – sur base de traces ADN, de photos ou de vidéos – le passage d’une dizaine de loups depuis 2016. Pour l’heure, seuls deux couples se sont établis en Belgique.

Côté wallon, on retrouve le loup Akela, observé dans les Hautes-Fagnes depuis 2018, qui a été rejoint par Maxima, à la fin 2020. Une première portée est attendue dans les mois à venir.

En Flandre, le Limbourg accueille déjà une première meute, composée du couple Noella et August, et de leurs petits.

« On suppose néanmoins que ce nombre va aller en augmentant au vu des populations présentes chez nos voisins, notamment en Allemagne », signale la coordinatrice du Réseau Loup. De fait, d’après le monitoring de 2019/2020, 128 meutes y ont été recensées.

Population de loups en Allemagne au cours de l’année de suivi 2019-2020. Les points noirs indiquent la détection de reproduction ©Geobasis DE/BKG 2019 – Cliquez pour agrandir

L’installation d’autres loups est imminente. D’autant qu’il existe peu d’obstacles à leur retour. « Ils n’ont, en effet, aucun prédateur naturel chez nous. L’animal est, ce qu’on appelle, un ‘superprédateur’. Pour autant, il est peu probable qu’on arrive un jour à une surpopulation. Comme c’est une espèce territoriale, les zones d’habitat ne vont jamais se couvrir. Dès lors, quand il n’y aura plus de place chez nous, les loups en dispersion iront ailleurs.».

Carte du potentiel d’accueil estimé pour le loup en Wallonie © Réseau Loup – Cliquez pour agrandir

Pour une cohabitation harmonieuse, la Wallonie a un plan

Le retour de ces canidés en Belgique s’avérera utile pour réguler les populations de gibiers, lesquelles sont en augmentation continue depuis plusieurs décennies. Il permettra, surtout, d’assainir ces populations. Le loup a, en effet, tendance à chasser les proies les moins rapides d’un groupe : les plus jeunes, les plus vieilles ou les malades.

Le tout sera de l’inciter à rester en forêt, et à se nourrir de proies sauvages. D’où la création d’un « Plan pour une cohabitation équilibrée entre l’homme et le loup en Wallonie ». Celui-ci a pour objectif de suivre la présence et l’installation des loups en Wallonie, et de renforcer la protection de l’espèce. Mais aussi de soutenir la protection des troupeaux d’élevage, en mettant à disposition de kits de protections temporaires, et en finançant des moyens de prévention plus durables. Tout en élargissant les possibilités d’indemnisation en cas de pertes.

Un louveteau caché dans les hautes herbes dans les Fagnes en juin 2021© Pascal Ghiette / SPW – Cliquez pour agrandir

« Pendant plus d’un siècle, les Belges et les loups ont vécu séparément et doivent aujourd’hui réapprendre à vivre ensemble. L’objectif du Plan Loup sera donc de faciliter au maximum leur coexistence », conclut Violaine Frichefet.

Assurer dès aujourd’hui une cohabitation harmonieuse est d’autant plus nécessaire que d’autres grands carnivores pourraient très bientôt s’installer dans nos contrées, tels que le lynx boréal ou le chacal doré.

Carte de répartition du chacal doré en Europe : les populations de canidé sont clairement en progression © OFB et Hornung 2018 – Cliquez pour agrandir
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