Laetitia Theunis

La résistance aux thérapies ciblées, un défi pour traiter le cancer du poumon

Durée de lecture : 5 min

Série (3/6) : “Chercheurs du bout du monde”

Depuis les années 2000, les thérapies ciblées se sont fortement développées. Capables de bloquer la croissance et la propagation du cancer, elles sont des outils médicamenteux précieux. Mais face à cette artillerie nouvelle, le crabe n’a pas dit son dernier mot : chez de nombreux patients, se développent, au cours même de la thérapie ciblée, des résistances moléculaires. A Harvard, la Dre Justine Bellier, diplômée de l’ULiège en 2019, se concentre sur les mécanismes responsables de cette résistance chez des patients atteints d’un cancer du poumon. Un défi clinique majeur.

Une mutation activatrice

« Pour certains sous-ensembles de cancers du poumon, tels que ceux présentant des mutations de la protéine EGFR, des thérapies ciblées efficaces ont remplacé la chimiothérapie comme traitement standard. Malheureusement, même si la thérapie ciblée induit une réponse positive pendant quelques mois, une résistance à la thérapie se développe dans la majorité des cas, ce qui entraîne une rechute de la maladie. C’est ce que l’on appelle la résistance acquise à la thérapie ciblée », explique la chercheuse.

La protéine EGFR est présente à la surface de toutes les cellules. Quand elle est activée par un facteur de croissance, son rôle est d’indiquer à la cellule qu’elle peut proliférer. Mais dans les cellules cancéreuses où la protéine EGFR est mutée, cette dernière échappe aux signaux de régulation des facteurs de croissance. Et indique à la cellule qu’elle peut proliférer de manière constante.

Un réservoir de cellules résistantes

Concrètement, « en collaboration avec des médecins du groupe clinique thoracique du Massachusetts General Hospital (MGH), des cellules cancéreuses du poumon sont collectées dans le liquide pleural de patients avant la thérapie ciblée et à différentes étapes de celle-ci. Cela nous permet d’étudier comment les mécanismes de la résistance acquise évoluent chez les patients pendant la thérapie. »

Des études précédemment menées au laboratoire ont montré que des cellules cancéreuses dites ‘persistantes tolérantes aux médicaments’ survivent à la thérapie ciblée. Celles-ci forment alors un réservoir au départ duquel des mécanismes de résistance peuvent évoluer. « On travaille à isoler ces cellules résistantes et à les caractériser, dans le but les éliminer. De la sorte, on pourrait espérer éradiquer les résistances acquises lors des thérapies ciblées. »

Justine Bellier © Wafa Malik

Dans la continuité de son sujet de thèse

Ce sujet de recherche fait suite à celui de sa thèse de doctorat, réalisée à l’Université de Liège, après un master en sciences biomédicales à l’UMons. C’est, en effet, sous la houlette de Dre Akeila Bellahcène, directrice de recherche FNRS, et co-directrice du laboratoire de recherche sur les métastases du Giga Cancer, que Justine Bellier a découvert les résistances aux thérapies ciblées.

« Comme carburant, les cellules cancéreuses préfèrent le glucose. Suite à cette consommation, elles produisent en quantité du méthylglyoxal, un produit toxique résidu du métabolisme du glucose, qui les aide à proliférer et à métastaser. Au cours de ma thèse, financée par le FNRS et le Télévie, on a montré que dans un sous-type de cancer du côlon, le méthylglyoxal était très présent et était responsable d’une résistance à une thérapie ciblée. A partir de là, j’ai voulu comprendre comment d’autres cellules cancéreuses devenaient résistantes à une thérapie ciblée », explique Dre Justine Bellier.

De la recherche avec une application clinique

De plus, « lors de ma thèse, on a trouvé que lorsque la carnosine, une molécule naturelle déjà utilisée en thérapeutique chez les patients diabétiques, est injectée à des souris souffrant du cancer du côlon, cela pouvait empêcher une résistance à la thérapie ciblée. Son utilité chez l’homme dans le cadre du cancer n’a pas encore été prouvée, cependant cette découverte m’a donné l’envie de mener, non pas de la recherche fondamentale, mais translationnelle, c’est-à-dire appliquée aux patients. »

Un environnement stimulant tant dans la vie privée que professionnelle

C’est ainsi que la jeune doctorante a postulé spontanément au Massachusetts General Hospital, le plus grand hôpital rattaché à la Harvard Medical School, actuellement classé comme le meilleur hôpital de recherche aux Etats-Unis. «Celui qui allait devenir mon chef m’a dit que si trouvais un financement pour venir, j’avais ma place. Alors j’ai postulé à deux bourses, celle du WBI et celle du BAEF, et les ai obtenues toutes les deux. »

Justine Bellier a débuté son post-doctorat en septembre 2020, avec un an de financement. « J’ai d’ores et déjà postulé au WBI pour obtenir un an supplémentaire. »

Car « c’est un rêve de travailler au MGH. C’est très réputé, et pour commencer un post-doctorat, il est important de se faire un bon réseau et d’apprendre des meilleurs chercheurs. Et il y en a un grand nombre ici. On y mène de la recherche de qualité, dans un environnement hyper-stimulant et motivant. Je me sens poussée vers le haut et j’ai envie de me surpasser.  »

« Je détermine moi-même mes horaires. Ce dimanche, je suis venue au labo de 9h à 19h. S’il est vrai que je travaille beaucoup, je m’offre toutefois tous les jours une pause midi face à l’océan Atlantique. Je me sens très bien ici. Boston est une ville incroyable, multiculturelle, très verte grâce à ses nombreux parcs, proche de l’océan, traversée par la rivière Charles où l’on peut faire plein d’activités. »

Cela n’empêche, « je ne sais ni où ni quand (en tout cas, pas avant 3 ou 4 ans), mais j’envisage clairement de revenir en Belgique. Et d’y consacrer ma carrière à la recherche translationnelle sur le cancer », conclut Justine Bellier.

La poésie expérimentale, un dialogue entre deux cultures

Durée de lecture : 4 min

Série (2/6) : “Chercheur du bout du monde”

« J’ai toujours été fascinée par les artistes qui ont travaillé sur la matérialité de l’écriture, c’est-à-dire sur et avec le corps du langage », affirme Maria Elena Minuto, post-doctorante au Département des sciences historiques et au Département de langues modernes de l’Université de Liège. Bénéficiaire d’une bourse d’excellence de la Fédération Wallonie-Bruxelles (InWBI) depuis l’automne 2020, cette historienne de l’art contemporain y mène des recherches sur un courant artistique international, interculturel et multilingue de la néo-avant-garde, encore largement inexploré : la poésie concrète et visuelle.

Née dans les années 50, cette forme de poésie expérimentale s’insère dans un mouvement à la fois artistique et littéraire, où les mots, les lettres, et leurs formes, sont visuellement exploités pour composer une œuvre à part entière, engagée et critique de la société du 20e siècle.

La poésie sous la loupe des chercheurs

Cet intérêt pour ce mouvement mêlant art plastique et poésie naît lors de son doctorat en analyse et théorie textuelles à l’Université de Bergame (Italie). « Mon sujet de thèse se trouvait déjà à la croisée entre la littérature contemporaine et l’histoire de l’art contemporain : il portait sur l’étude de l’œuvre de Marcel Broodthaers, poète et artiste belge. » Un objet d’étude qui amène la chercheuse italienne à se rendre fréquemment en Belgique. Elle s’y installe définitivement au cours de son doctorat.

« Après la défense de mon projet de thèse, j’ai été co-commissaire d’exposition à l’Istituto Italiano di Cultura de Bruxelles, un organisme chargé de diffuser et de promouvoir la langue et la culture italiennes en Belgique. J’y ai mené durant trois ans le projet « A due. Arte Contemporanea in Italia e Belgio », qui visait à initier un dialogue entre une série d’artistes italiens et belges contemporains », explique la Dre Minuto.

Courant 2019, elle rejoint le Département de littérature française, italienne et espagnole de la KU Leuven, ainsi que l’unité de recherche European Neo-Avant-Garde, et décroche une bourse d’excellence InWBI pour étudier la poésie concrète et visuelle à l’ULiège.

« J’ai choisi d’intégrer cette université, car on y trouve des unités de recherches internationales réputées dans l’étude de ce mouvement artistique, à savoir le Service d’Histoire de l’Art de l’Époque Contemporaine, et le Centre Interdisciplinaire de Poétique Appliquée (CIPA). »

« Rejoindre ces deux laboratoires m’a donné l’occasion de collaborer avec d’autres chercheurs et chercheuses belges et étrangers, ce qui a considérablement enrichi ma recherche. Cela m’a aussi permis de me confronter à une autre manière de travailler. Il n’existe pas de centres de recherches similaires dans les universités italiennes.»

« Cette bourse m’a, en outre, offert la possibilité de travailler avec les professeurs Julie Bawin (directrice du Service d’Histoire de l’Art de l’Époque Contemporaine) et Michel Delville (directeur du CIPA), deux grands experts dans leur domaine », indique la Dre Minuto.

Paul De Vree, Revolution, 1968, encre sur papier. Collection M HKA Antwerp Collection Flemish Community © M HKA

Un cas unique de transfert culturel entre la Belgique et l’Italie

Selon la chercheuse, la poésie concrète et visuelle a créé des liens extraordinaires entre l’Italie et la Belgique dans les années 60 et 70. « Bien qu’il s’agit d’un phénomène de transfert culturel assez unique, il n’existe pas, ou très peu, de littératures critiques sur ce courant », précise-telle. Son étude visait ainsi à analyser les connexions artistiques entre les deux pays à cette époque, au travers de ce mouvement et des publications d’artistes s’y rapportant.

« J’ai principalement étudié le travail de l’artiste italien Sarenco et du poète belge Paul De Vree qui, en 1971, ont lancé le premier numéro de la « Lotta Poetica », une revue internationale dédiée à la poésie expérimentale. En parallèle, j’ai aussi analysé les œuvres de nombreux autres artistes belges et italiens qui ont participé, à cette époque, au développement de ce courant artistique. »

Ketty La Rocca, La cultura che non vive, 1964-1965, collage sur papier. Photo Guillaume Baeriswyl © Fri Art Kunsthalle Fribourg Ketty La Rocca

Aujourd’hui, la chercheuse a débuté la rédaction d’un ouvrage qui compilera l’ensemble de ses résultats de recherches, et participe à l’organisation de deux colloques internationaux.

Le premier se tiendra en septembre au Musée d’Art Moderne – Centre Pompidou de Paris. Il visera à « reconstruire et à évaluer la relation intrigante entre l’érotisme poétique et la visualité dans les années 1960 et 1970, au travers d’un riche corpus d’œuvres littéraires, revues, et éphémères. »

La seconde conférence se déroulera, quant à elle, à l’Academia Belgica et à l’Université de Rome, en décembre. Elle s’intéressera à l’impact des nouveaux médias, de l’imagerie politique et des technologies sur le phénomène de la poésie visuelle dans les années 60 et 70.

Aux États-Unis, Thomas Gillis mise sur le calcul à haute performance pour les éoliennes de demain

Durée de lecture : 5 min

Série (1/6) : “Chercheurs du bout du monde”

Un mathématicien formé à l’UCLouvain est bloqué aux États-Unis depuis novembre 2019. « Il ne m’est, en effet, toujours pas possible de rentrer en Belgique », explique Dr Thomas Gillis. « D’abord, suite aux restrictions de voyage liées à la pandémie. Ensuite, parce que mon visa pour les États-Unis a expiré et que je n’ai pas réussi pas à obtenir un rendez-vous à l’ambassade américaine à Bruxelles afin d’un obtenir un nouveau. Si je quitte le sol américain, je ne pourrai pas y revenir tout de suite. Dans un certain sens, je suis devenu Américain. »

Il joue ainsi les prolongations à Boston, et singulièrement au MIT, le Massachusetts Institute of Technology. « Je viens de signer pour une année complémentaire de postdoctorat », précise-t-il. Celui-ci avait démarré en 2019 grâce à une bourse BAEF (Belgian American Educationnal Foundation). Une bourse d’excellence de Wallonie-Bruxelles International est venue compléter un financement partiel décroché auprès du « Department of Energy » américain.

Algorithmique et dynamique des fluides

Après son Master en mathématiques appliquées à l’UCLouvain, Thomas Gillis s’est lancé dans un doctorat à Louvain-la-Neuve, grâce au FRIA (FNRS). « Ma thèse a surtout porté sur l’algorithmique en lien avec des applications en dynamique des fluides », précise-t-il.

« J’ai développé une méthode qui permet de simuler par calculs des écoulements fluides dans des environnements infinis. Par exemple, des phénomènes qui se déroulent à l’air libre, dans l’atmosphère, et non dans des moteurs où les fluides sont confinés. Mes travaux concernent plutôt les pales des éoliennes, celles des hélicoptères ou encore les ailes d’un avion. Je suis donc plutôt actif dans ce qui touche à l’aérodynamique. »

Plus concrètement, Thomas Gillis développe le calcul à haute performance dans ce domaine. « Cela coûte aujourd’hui tellement cher de développer et de mettre au point un Airbus, une éolienne ou un hélicoptère, que les exercices de simulation et de prédiction des comportements sur ordinateurs s’avèrent incontournables. En simulant mathématiquement le plus finement possible ce qui se produit, cela permet de prévoir ce qui va se passer dans la réalité. En modifiant certains paramètres lors de ces simulations, on élimine certains problèmes potentiels sur les structures physiques. Ce qui permet au final de construire des engins les plus performants possible. Au sein du laboratoire de Wim van Rees (MIT), un jeune professeur d’origine hollandaise, on fait un travail passionnant », confie le chercheur.

Simulations en 3 dimensions 

Le calcul à haute performance fait appel à des ordinateurs très puissants. Il ne s’agit pas d’un ou deux ordinateurs comme nous les connaissons, mais de machines qui combinent les capacités de dizaines de milliers d’ordinateurs. L’idée étant de pouvoir traiter dans des délais raisonnables une énorme quantité d’informations.

« Comme cela concerne des engins évoluant dans des environnements avec des écoulements complexes, nous devons travailler, dans nos simulations, en trois dimensions. Ce qui demande des capacités de calcul gigantesques, et ce qui coûte hyper cher en termes de prévisions. Si l’on veut obtenir des données deux fois plus fines, en terme de coûts, il faut multiplier par huit », précise-t-il.

Les recherches du post-doctorant portent sur l’optimisation des codes de calcul pour ces simulations 3D. « Je suis un peu comme un chef d’orchestre dans ce domaine. Il faut coordonner le travail des ordinateurs, leur faire calculer ce qu’il faut, quand il faut. Je m’attaque donc à une double complexité. Il y a d’abord celle de la synchronisation du travail des ordinateurs. Ensuite, il y a la difficulté à faire faire à chaque ordinateur exactement le calcul qu’on lui a demandé. Ce que fais très précisément, c’est de la prédiction. J’écris un code qui permet d’obtenir une répartition de la précision dans la simulation qui est variable. »

Répartition variable de la précision

Quand une grande éolienne tourne, les détails physiques, les données nécessaires à une bonne simulation ne sont pas tous identiques. En fonction de l’environnement pris en compte, leur niveau de précision intéressant n’est pas non plus unique.

« J’aurais besoin de beaucoup de puissance de calcul à proximité de l’éolienne afin d’obtenir un grand nombre d’informations », reprend Thomas Gillis. « Ceci afin de comprendre ce qui se passe exactement en tenant compte notamment de la turbulence. Par contre, cinq diamètres devant ou derrière l’éolienne, ce niveau élevé de précision dans les calculs est inutile. Cette répartition variable de la précision repose sur des théories mathématiques qui s’inspirent des principes de compression d’images.

« Lors d’une téléconférence, par exemple, certaines parties noires de l’écran ne nécessitent pas qu’on envoie en permanence des données relatives à chaque pixel noir. Dans mon travail, c’est la même chose : on essaye d’identifier les zones d’informations pertinentes, où l’on désire obtenir beaucoup de détails ; et les autres, celles où le niveau de précision peut être moindre. Tout ceci en vue d’optimiser l’utilisation des ordinateurs. »

Le post-doctorat et ses multiples compétences

« Bien que mathématicien, je travaille donc dans un domaine qui allie à la fois les mathématiques appliquées, la physique et l’informatique. Pour la petite histoire, mon labo est d’ailleurs attaché au département de mécanique au MIT.»

Quant à l’avenir ? « On verra », dit-il. « Je vais d’abord faire une troisième année de postdoctorat au MIT. Continuer ensuite dans la recherche académique ? Pourquoi pas. Bifurquer vers l’industrie ? C’est également une possibilité. Je n’écarte pas non plus la piste de l’enseignement. J’aime transmettre les connaissances, faire comprendre. »

« La plus-value du doctorat en ce qui concerne l’industrie est bien réelle dans les pays anglo-saxons. J’ai l’impression qu’en Belgique, elle échappe aux employeurs potentiels. Pourtant, pendant un postdoctorat, on développe des compétences liées à la gestion de projets scientifiques complexes sur du long terme, à la gestion de budgets et de financements. Sans parler de notre grande flexibilité. Autant d’atouts qui devraient être séduisants pour un employeur industriel ». Un retour en Belgique, est-il dès lors envisageable ? « Certainement », dit-il encore. « J’ai un financement de chargé de recherche du FNRS qui m’attend. Mais qui sait de quoi l’avenir sera fait ? »

Les inondations meurtrières de juillet sont liées aux changements climatiques

Durée de lecture : 4 min

Le changement climatique a augmenté la probabilité des phénomènes météorologiques violents tels que les fortes pluies du 13 au 15 juillet. C’est la conclusion d’une étude d’attribution – soit une étude statistique d’observations et de données issues de modèles climatiques -, réalisée par une équipe scientifique internationale, comprenant quelques scientifiques de l’IRM, à l’initiative de la World Weather Attribution (WWA).

Les quantités de précipitations alors observées dans la région Ahr/Erft en Allemagne et dans la partie belge du bassin de la Meuse ont largement dépassé les observations historiques. Cette étude conclut que le risque d’un événement aussi extrême en Europe occidentale a augmenté en raison du changement climatique.

Zone d’étude plus large que les zones les plus touchées

Contrairement à l’attribution des vagues de chaleur, l’attribution des précipitations extrêmes est scientifiquement très difficile. Les deux régions les plus touchées, à savoir le bassin de la Meuse en Belgique et la région d’Ahr-Erft en Allemagne, sont trop petites pour obtenir des résultats fiables par l’entremise d’une étude d’attribution.

Par conséquent, la zone d’étude a été étendue à une région d’Europe occidentale qui, en plus des régions touchées de l’est de la Belgique et de l’ouest de l’Allemagne, comprend également des parties de la France, des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Suisse.

« Les quantités de précipitations des 14 et 15 juillet 2021 sont sans précédent sur les régions touchées. En étendant l’étude à  l’Europe occidentale et en combinant les observations et les modèles climatiques à haute résolution, nous pouvons clarifier les tendances. Malgré l’incertitude considérable dans le changement d’intensité et de fréquence, l’étude montre clairement que de telles précipitations extrêmes deviennent plus probables dans un climat qui se réchauffe », explique Steven Caluwaerts, chercheur à l’IRM et Professeur à l’Université de Gand (UGent).

Augmentation du risque de précipitations extrêmes

L’étude considère les précipitations quotidiennes maximales pendant les six mois d’été sur la région considérée. Sur base des observations et des données de modèles climatiques régionaux détaillés, un tel événement ne peut se produire dans notre climat actuel qu’une fois tous les 400 ans dans chaque région de l’Europe de l’Ouest.

L’analyse montre que – en raison de l’augmentation actuelle de 1,2°C par rapport à la période 1850-1900 – la probabilité d’un événement de précipitation aussi extrême dans la région étudiée a augmenté d’un facteur allant de 1,2 à 9 ; tandis que les précipitations extrêmes ont augmenté de 3 % à 19% en intensité.

Si l’augmentation de la température moyenne mondiale se poursuit, les probabilités de telles quantités de précipitations et leurs intensités risquent de continuer à croître. Les résultats de cette étude concordent avec les conclusions du rapport du GIEC récemment publié.

L’importance de la coopération internationale

De telles études d’attribution soulignent l’importance et la nécessité d’une coopération internationale pour la recherche sur le changement climatique. Au total, des chercheurs de 22 institutions de nos pays voisins et des États-Unis ont participé à l’étude.

En plus de ses propres analyses, l’IRM a contribué en fournissant des observations de précipitations sur le bassin de la Meuse, après un contrôle de qualité approfondi. Enfin, les projections climatiques à long terme et à haute résolution spatiale de l’IRM ont apporté un complément d’information important aux  70 autres projections climatiques utilisées.

Statistiquement, les fortes précipitations augmentent en Belgique

« Les précipitations extrêmes se produisent tout le temps et il est impossible de dire si les quantités de précipitations du mois dernier ne seraient pas tombées sans le changement climatique. Par contre, cette étude indique bel et bien que le réchauffement climatique augmente à la fois la probabilité et l’intensité de ces précipitations extrêmes », analyse Steven Caluwaerts, chercheur à l’IRM et Professeur à l’Université de Gand (Ugent).

Les observations de l’IRM du nombre de jours de fortes précipitations (plus de 20 mm/jour) montrent une augmentation statistiquement significative au cours des 30 dernières années. Les projections climatiques de l’IRM pour la Belgique montrent également que le risque de fortes précipitations pourrait augmenter à l’avenir.

Découverte de l’origine des éruptions aurorales à rayons X de Jupiter

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Près de 40 ans après avoir observé, pour la première fois, une aurore boréale en rayonnement X sur Jupiter, le mécanisme sous-jacent vient d’être compris. Pour ce faire, une équipe scientifique internationale, dont des chercheurs de l’ULiège, s’est basée sur les observations simultanées de la sonde spatiale Juno (NASA) et du télescope XMM-Newton (ESA).

Jupiter n’est pas la Terre

Jupiter est la plus grosse des planètes du système solaire. Tout comme sur Terre, ses pôles sont sujets aux aurores. Celles-ci naissent suite à l’entrée en relation, avec le champ magnétique de la planète, de particules chargées, lesquelles se concentrent aux pôles.

Si le phénomène d’aurores est similaire aux deux planètes, leur origine est différente.

Sur Terre, les aurores polaires sont essentiellement le fruit du vent solaire. Elles se produisent lorsque ce flux de particules chargées en provenance du Soleil entre en contact avec la magnétosphère terrestre, c’est-à-dire le champ magnétique de notre planète.

Photo de Jupiter et ses aurores polaires prise par le télescope spatial Hubble en 2016 © NASA, ESA et J. Nichols (Université de Leicester) – Cliquez pour agrandir

Au contraire, sur Jupiter, ce sont principalement les éjections de matière provenant d’Io, une des quatre principales lunes joviennes, qui alimentent ce phénomène.

Les aurores joviennes émettent toutes sortes de rayonnements : ultraviolettes (UV), infrarouges, ondes radio, et aussi en rayons X, via de puissants flashs. C’est à ces derniers qu’est consacrée la nouvelle étude. Ceux-ci crépitent avec une période relativement régulière de 10 à 40 minutes.

Ces aurores de rayons X sont produites par des ions d’oxygène et de soufre, émis suite aux activités volcaniques de la lune Io. Après s’être répandus dans la magnétosphère de Jupiter, ces ions très énergétiques sont accélérés avant d’être précipités dans l’atmosphère polaire de Jupiter. Les aurores X se forment alors.

Représentation d’artiste de la magnétosphère de Jupiter © Nasa / JPL – Cliquez pour agrandir

Deux observations simultanées

Du 16 juillet, 18h26 (temps universel, TU), au 17 juillet 2017, 22h13 (TU), le télescope XMM-Newton de l’ESA a observé Jupiter en continu pendant près de 26 heures, soit durant environ 2,6 rotations de Jupiter. Sa caméra européenne d’imagerie photonique a fourni des données spatiales et temporelles de Jupiter. De plus, son spectromètre a mesuré les aurores à rayons X : elles pulsaient toutes les 27 minutes, avec une précision de métronome.

Au même moment, la sonde spatiale Juno (NASA) se trouvait à quelques 4.500.000 km de Jupiter, au cœur de sa magnétosphère, précisément sur les lignes de champ magnétique reliées aux aurores.

Ces deux observations simultanées par deux engins différents ont mis évidence « les processus qui produisent les éruptions de rayons X de Jupiter, montrant des similitudes surprenantes avec les aurores ioniques terrestres », indiquent les chercheurs.

Des ondes électromagnétiques particulières

Plus précisément, ils ont observé des oscillations du champ magnétique dotées d’exactement la même période que les flashs auroraux. Elles résulteraient de la friction du vent solaire sur les couches externes de la magnétosphère. Mais ces oscillations, si elles vibrent de concert avec les aurores boréales, ne sont pas capables d’accélérer des ions.

Les chercheurs se sont alors mis à la recherche de la pièce manquante de ce puzzle cosmique. Et ont fini par la trouver. Elle se nomme EMIC, pour ondes électromagnétiques ions-cyclotron. Sans entrer dans les détails, ces ondes sont excitées par les oscillations lentes du champ magnétique. Leur fréquence permet aux ions d’accélérer jusqu’à l’impact avec l’atmosphère de la planète, et l’émission subséquente de flashs de rayons X. Et donc d’aurore boréale.

Schéma illustrant l’interaction onde-particule et l’émission consécutive en rayonnement X © Zhonghua Yao et al., 2021 – Cliquez pour agrandir

A noter que ces interactions complexes ne devraient pas être une particularité jovienne. « Sur Terre, les ondes EMIC accélèrent aussi des protons dans l’atmosphère aurorale. Il s’agit d’un processus fondamental qui s’applique à Saturne, Uranus, Neptune, et probablement aussi aux exoplanètes », conclut, sur le site de l’ULiège, Dr Zhonghua Yao, premier auteur de l’article, chercheur à la Chinese Academy of Sciences et collaborateur scientifique au Laboratoire de Physique Atmosphérique et Planétaire (LPAP) de l’Université de Liège.

 

Les mesures anti-Covid, sont-elles justifiées ?

Durée de lecture : 4 min
"De quoi le Covid est-il le nom?", par François Ost. L’Académie en poche. VP 7 euros, VN 3,99 euros
“De quoi le Covid est-il le nom?”, par François Ost. L’Académie en poche. VP 7 euros, VN 3,99 euros

Le juriste et philosophe François Ost croise la vision de philosophes, juristes, économistes, politologues et sociologues sur la pertinence des mesures pour stopper la pandémie. Dans «De quoi le Covid est-il le nom?» de la collection L’Académie en poche.

Pour l’ancien vice-recteur de l’Université Saint-Louis Bruxelles, professeur honoraire à l’Université de Genève, «il est devenu nécessaire de discuter aussi du bien-fondé et de l’opportunité des mesures qui s’installent dans la durée. Et pourraient se répéter, dans l’hypothèse, pas improbable, d’autres pandémies au cours des années à venir. Bien entendu, il ne s’agit pas de contester la compétence des experts et de prétendre occuper leur place, dans une sorte de café du commerce généralisé, dont les réseaux sont aujourd’hui la chambre d’écho.»

Définir le bien commun

La discussion s’est déplacée sur les réseaux sociaux, dans la rue. Sur les plateaux de télévision, des membres du gouvernement détaillent les mesures décidées. Consolidées par des arguments scientifiques, des courbes de contamination, des chiffres de mortalité. François Ost regrette que la consultation des experts «se limite presque exclusivement aux virologues, épidémiologistes et statisticiens. Plutôt qu’aux praticiens de la santé et aux porte-parole des sciences humaines et sociales.»

Selon le membre de l’Académie royale de Belgique, «il s’agit là d’un exercice d’information et de pédagogie, méritoire et nécessaire sans doute, mais qui ne laisse cependant aucune place au débat. Est-ce cela l’idéal de la vie démocratique? Il est urgent que le politique sorte de quarantaine et s’avère capable de poser les questions de fond. Tout en assumant dans le court terme, les responsabilités exécutives liées à l’exercice du pouvoir.»

«En appelant à un débat de fond sur les finalités, j’entends assumer mon rôle de philosophe et rappeler la nature du chapitre dont il est question et les exigences du débat qu’il appelle. Le chapitre n’est autre que celui du gouvernement de la cité. Autrement dit l’arène du politique, qui suppose l’arbitrage d’intérêts concurrents en vue de la définition de quelque chose comme le bien commun.»

Il faudra affronter la vérité des chiffres

Si la pandémie s’aggravait encore? Si d’autres crises aigües survenaient, sanitaires ou climatiques? Le Pr Ost pose des questions: «Pourrions-nous encore une fois mettre le pays en pause maladie pendant de longs mois? Ne serions-nous pas contraints cette fois de peser l’intérêt que nous attachons à la santé au regard d’autres intérêts concurrents? Ne serions-nous pas amenés à raisonner plus finement, en établissant des distinctions entre différents aspects de la santé, physique et mentale, publique et privée, par exemple?»

«On ne pourra prolonger indéfiniment cette sorte d’apnée économique dans laquelle nous sommes plongés depuis douze mois. Et, sauf erreur, arrivera le moment où il faudra affronter la vérité des chiffres. Autrement dit, la question de savoir qui remboursera les sommes impressionnantes consenties pour le sauvetage de nos économies. Cette question, en dépit de son importance et du poids des précédents historiques, est pourtant étrangement refoulée.»

Qui remboursera?

Plusieurs scénarios sont évoqués pour rembourser le coût des mesures. Annuler purement et simplement la dette. Lever des impôts. Faire de nouvelles économies. Subir une montée de l’inflation avec des dévaluations possibles. Revoir en profondeur les modes de consommation. Soutenir énergiquement les secteurs innovants capables d’assurer une transition rapide vers une économie verte et plus solidaire.

Ce dernier scénario est le seul vraiment réjouissant pour le président du Conseil d’administration de la Fondation pour les générations futures. «Sans doute, dans la réalité, aura-t-on recours à une combinaison de ces différentes recettes. Il importe cependant d’avoir ces questions à l’esprit dès aujourd’hui, d’autant qu’il est sans doute illusoire de penser qu’on en reviendra exactement au monde d’avant.»

«Il nous faut prendre la mesure de l’événement, qui est bien plus qu’une crise sanitaire, et en débattre. Penser le monde qui vient, après l’avoir pansé, et beaucoup dépensé.»

Profiter de la crise

La crise est une occasion pour relancer l’économie vers l’écologique et le numérique. Refonder le fédéralisme belge. Associer plus directement les populations à la prise des décisions. Adopter un régime juridique de crise, à la fois réaliste et attaché aux libertés. Débattre du sens attaché à la «vie bonne». Au-delà de la simple vie physiologique.

De quoi Covid est-il le nom? «Nous l’ignorons, car il n’est pas écrit», conclut François Ost. «Prétexte de l’affrontement de tous les récits, il les autorise tous. Et n’en privilégie aucun. Le choix nous appartient.»

L’Homme de Néandertal, victime de son sang?

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Deux découvertes concernant les Néandertaliens apportent de nouveaux éclairages sur la vie et la disparition de nos lointains cousins. Il y a, tout d’abord, la question du sang des Néandertaliens. Une étude génétique sur plusieurs spécimens montre que leur disparition pourrait bien être liée à la faible diversité (génétique) de leurs groupes sanguins. En outre, l’analyse du système rhésus a également permis de déduire un risque de maladie du nouveau-né.

Ensuite, à l’université de Liège, c’est dans un tout autre domaine que les chercheurs lèvent le voile sur le mode de vie des Néandertaliens. Alors qu’on pensait jusqu’alors que l’usage des armes de jet dotées d’une pointe en pierre taillée avait débuté il y a 55.000 ans, l’étude d’un pointe retrouvée récemment en Allemagne permet de faire remonter cette pratique à plus de 65.000 ans.

Le génome fait parler les groupes sanguins

Ce sont des chercheurs français de l’Université d’Aix-Marseille qui sont à l’origine de la première étude. Leur analyse des groupes sanguins de trois Néandertaliennes et d’une Dénisovienne ayant vécu il y a 100.000 à 40.000 ans consolide les hypothèses concernant leur origine africaine, leur dispersion en Eurasie et leur métissage avec les premiers Homo sapiens.

Les chercheurs ont étudié leurs génomes, précédemment séquencés, afin de déterminer leurs groupes sanguins et d’en tirer des conséquences sur l’histoire évolutive humaine. Sur la quarantaine de systèmes qui déterminent les groupes sanguins, les scientifiques se sont concentrés sur les sept généralement considérés pour les transfusions sanguines, dont les plus connus sont les systèmes ABO (déterminant les groupes A, B, AB et O) et rhésus.

Les résultats ont consolidé certaines hypothèses, mais ont aussi livré quelques surprises. Concernant le système ABO, les scientifiques ont confirmé que ces lignées anciennes avaient déjà toute la variabilité connue chez les humains modernes. Et ce, alors qu’on a longtemps cru que les Néandertaliens étaient tous de groupe O, de la même manière que les chimpanzés n’ont que le groupe A et les gorilles le B.

Maladie hémolytique du fœtus

Une analyse étendue aux différents systèmes sanguins a montré des combinaisons cohérentes avec une origine africaine des Néandertaliens et des Dénisoviens.

Un autre lien plus étonnant est apparu : pour l’un des gènes du système rhésus, les Néandertaliens présentent une combinaison unique, jamais rencontrée chez les humains modernes… à part chez un aborigène australien et un indigène papou. Peut-être ces derniers sont-ils des lointains descendants d’un métissage entre Néandertaliens et humains modernes avant la migration de ces derniers vers l’Asie du Sud-Est ?

Enfin, ces analyses apportent un éclairage sur la démographie des Néandertaliens : ils confirment la très faible diversité génétique de cette lignée humaine et pointent la présence possible d’une maladie hémolytique du fœtus et du nouveau-né, notamment en cas de mère néandertalienne portant le fœtus d’un Homo sapiens ou d’un Dénisovien (à cause d’une incompatibilité rhésus, aussi appelée incompatibilité fœto-maternelle).

Ces indices consolident l’hypothèse selon laquelle une faible diversité génétique et un faible succès reproductif ont contribué à la disparition finale des Néandertaliens.

Une pointe de flèche éclaire les pratiques de chasse

Abordons désormais un tout autre point. L’analyse d’une pointe foliacée récemment découverte sur le site classé de Hohle Fels en Allemagne, notamment par les chercheurs du TraceoLab de l’Université de Liège permet de faire remonter de 10.000 ans l’usage par les Néandertaliens d’épieux munis de pointes taillées en pierre.

C’est Veerle Rots, directrice du laboratoire TraceoLab qui a réalisé les analyses microscopiques de la pointe foliacée.

« Les dommages subis par la pointe indiquent que l’artefact était emmanché et utilisé comme un projectile, et que l’épieu était probablement enfoncé dans la proie plutôt que lancé”, explique Veerle Rots, maître de recherche FNRS à l’ULiège.

La pointe était probablement emmanchée en utilisant des ligatures et de la colle. Les Néandertaliens utilisaient clairement l’épieu pour chasser. Alors qu’ils réaffûtaient l’outil, celui-ci s’est brisé, ce qui a conduit à son rejet.

« Les Néandertaliens étaient des experts en taille de pierre et savaient exactement comment fabriquer et utiliser des technologies complexes combinant de multiples pièces et matériaux pour produire et entretenir des armes mortelles », précise Veerle Rots, dans un communiqué de l’ULiège.

Cette découverte a donc permis aux équipes de recherche de repousser dans le temps l’apparition de la pointe foliacée et d’identifier son utilisation comme outil de chasse, mais également, de manière plus générale, de contribuer à la compréhension de l’évolution de la pratique de la chasse à l’époque de l’Homme de Néandertal.

La biodiversité comme indicateur de la santé des mangroves

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Les mangroves sont des zones précieuses et riches qui se développent le long des côtes tropicales. Elles jouent un rôle vital pour les populations locales. Elles offrent une protection face aux intempéries et constituent une source importante de revenus et de ressources alimentaires. Mais comment apprécier le plus justement possible leur état de santé?

C’est à cet exercice que s’est livré le professeur Farid Dahdouh-Guebas, directeur de l’unité de recherche Écologie des Systèmes et Gestion des Ressources (ULB) et du groupe de recherche Ecology & Biodiversity de la VUB. Il est un des spécialistes mondiaux en ce qui concerne les mangroves. Un biotope qu’il étudie depuis une trentaine d’années, depuis son séjour Erasmus à l’Université de Florence (UNIFI), en 1993, et ses premières missions de terrain dans les mangroves du Kenya.

Seize forêts de mangroves sous la loupe

« Autrefois dominantes dans les tropiques, les forêts de mangroves ont disparu à un rythme alarmant dans le monde entier », constate-t-il avec ses collègues. «  Pour estimer leur état de santé, suivre le phénomène de déforestation est une possibilité. Mais on connaît mal l’impact de la déforestation sur la diversité fonctionnelle et la résilience de la faune des mangroves », indiquent les chercheurs.

En passant en revue la littérature existante concernant la biodiversité des mangroves, ils ont découvert que ces forêts côtières de palétuviers présentaient la plus faible diversité animale de tous les écosystèmes de la planète. Ce qui les rend particulièrement sensibles aux changements climatiques.

L’équipe de scientifiques qui signe cette étude a compilé un ensemble de données sur les crustacés et les mollusques dans seize forêts de mangroves réparties dans le monde. Ils ont classé 209 espèces de crustacés et 155 espèces de mollusques en 64 « entités fonctionnelles », basées sur des combinaisons de trois caractéristiques : les habitudes alimentaires, les traits comportementaux pouvant influencer les caractéristiques de l’écosystème et la position du micro-habitat.

Parmi ces animaux, on retrouve les crabes africains Neosarmatium africanum. À marée haute, ils grimpent sur les racines et les tiges des palétuviers pour rester hors de l’eau. À marée basse, ils contribuent à la fragmentation des feuilles et sont également connus pour leur prédation des propagules de palétuviers. Les propagules sont les excroissances d’un végétal capables de se développer séparément pour donner naissance à un nouvel organisme identique à celui qui l’a formé. On parle de propagule quand il ne s’agit pas de fruits ou d’individus issus de la reproduction sexuée de la plante.

Crabe Neosarmatium africanum © Stefano Cannicci / Université de Hong Kong

Un outil de gestion et de conservation

Selon cette étude, plus de 60 % des sites étudiés ne présentent aucune « redondance fonctionnelle ». C’est-à-dire que la plupart des entités de ces sites ne sont composées que d’une seule espèce, avec des exceptions notables en Amérique du Sud, dans l’est de l’océan Indien et dans l’ouest de l’océan Pacifique. En moyenne, 57 % des entités fonctionnelles sont représentées par une seule espèce, ce qui indique que des pertes locales d’invertébrés, même modestes, pourraient avoir des répercussions négatives importantes sur la résilience des mangroves.

Certains petits champs de mangroves, comme ceux de Hong Kong et du Mozambique, abritent des groupes multifonctionnels d’invertébrés qui peuvent servir de réserves de biodiversité. En revanche, certaines grandes forêts de mangroves, comme celles du Cameroun, sont caractérisées par une faible diversité d’invertébrés fonctionnels.

« Le suivi de la biodiversité est un meilleur outil pour déterminer la résilience des mangroves que l’indicateur habituel lié à la taille de la forêt », indique Farid Dahdouh-Guebas. « Savoir quelles mangroves bénéficient d’une grande biodiversité et lesquelles n’en ont pas, est une information cruciale pour les futurs efforts de conservation », estime-t-il. « Les résultats de notre étude sont donc utiles pour concevoir des plans de gestion et de conservation efficaces.»

En Belgique, le droit à la déconnexion n’existe pas

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Depuis que le numérique a envahi nos vies, la séparation vie privée – vie professionnelle est de plus en plus ténue. Qui ne répond pas à des messages privés durant les heures de travail? Qui ne consulte pas sa boîte email professionnelle en soirée ou durant le week-end ? Conséquences : la qualité du repos est en chute libre, tandis que les médecins constatent des troubles physiques (cardiovasculaire, musculosquelettique) et psychiques associés à l’hyperconnectivité. Le droit, peut-il nous aider à remettre de l’ordre dans les deux pans de nos vies ? Fabienne Kéfer a fait le tour de la question lors d’une rencontre virtuelle organisée par Liège Creative. Professeure ordinaire et chercheuse au sein de l’Unité de recherche Cité de l’ULiège, elle investigue l’impact des technologies sur les règles de droit du travail.

Le repos, un droit légiféré

Dans la loi du 14 juin 1921, le législateur belge limite la durée du travail à un certain nombre d’heures par jour ou par semaine. Et affirme le droit à un repos de 11 heures consécutives entre deux jours de travail. Et à 35 heures de repos consécutives entre deux semaines de travail.

« L’effectivité de ce droit à ne pas travailler en dehors des heures de travail s’est effilochée ces 10-15 dernières années. Pourtant, la loi n’a pas été changée, elle n’est juste plus respectée », analyse la Pre Kéfer.

Avec la connectivité, on apprécie de jouir d’une certaine autonomie, de pouvoir travailler sans être contraint par des horaires stricts. « Mais quand on se connecte le soir ou le week-end, alors que cela n’est pas prévu dans l’horaire, l’employeur est dans l’illégalité pour ne pas avoir pris des mesures pour empêcher que ce travail s’accomplisse en dehors de l’horaire prévu », poursuit-elle.

« Chaque micro-connexion du travailleur, en dehors de l’horaire, sur son smartphone pour vérifier ses emails ou répondre à un SMS d’un collègue, c’est une prestation de travail. Et cela fait, de facto, naître un droit de repos de 11 heures consécutives. » Autrement dit, normalement, il faut attendre 11 heures après cette micro-connexion pour reprendre le travail.

Cette loi s’applique à la majorité de la population, sauf aux cadres dirigeants qui, au vu de leurs responsabilités, peuvent être dérangés n’importe quand.

Une loi non contraignante

Si, en France, le droit à la déconnexion est entré en vigueur au 1er janvier 2017, le législateur belge n’a pas voulu proclamer un tel droit.

« Par une loi du 26 mars 2018, il a préféré se limiter à encourager les entreprises à organiser une concertation sociale sur « la déconnexion au travail et l’utilisation des moyens de connexion digitaux », au sein du comité pour la prévention et la protection au travail (ou, à défaut, la délégation syndicale, sinon les travailleurs directement), à un rythme à fixer selon « les besoins de chaque entreprise », à chaque fois que les représentants du personnel en expriment le souhait », explique la Pre Fabienne Kéfer.

Cette loi n’est applicable que dans le secteur privé, et bénéficie à tous les salariés, y compris aux dirigeants. Toutefois, elle n’impose ni de trouver un accord entre parties, ni la forme de cet accord. Celui-ci peut simplement être repris sur une feuille de papier, inscrit dans un registre interne, intégré dans un règlement de travail ou sous forme d’une convention collective de travail.

« Cette loi n’est ni très utile ni très efficace, car le législateur a fait en sorte qu’elle ne soit pas assortie de dispositifs contraignants. Dans les travaux préparatoires de la loi, donc les déclarations du ministre consignées au Parlement, celui-ci suggère aux entreprises de mener « une bonne politique du personnel ». Cela relève donc davantage des bonnes pratiques DRH que de la contrainte normative. Cette loi a peu de chance de dompter, par elle-même, le phénomène d’hyperconnexion. »

Pousser sur le bouton off

Jadis, le facteur ne passait déposer le courrier qu’une seule fois par jour. Désormais, les emails affluent sans discontinuer. Les hiérarchiser, l’incapacité d’y répondre rapidement génère un stress important. Il en est de même avec les sollicitations professionnelles par SMS et par les plateformes de conversation en ligne. Difficile de se concentrer sur son travail avec tous ces appareils branchés.

« On peut donc se poser la question de comment ménager des moments où le travailleur pourrait travailler hors connexion. C’est-à-dire comment humaniser le travail plutôt que d’asservir l’humain au numérique et à ses urgences ? »

« La loi du 4 août 1996 sur le bien-être oblige les employeurs à prendre des mesures de prévention des risques psychosociaux auxquels son personnel peut se voir exposé. Déjà actuellement, ils doivent mettre en place une politique destinée à lutter contre l’oppression psychique produite par l’omniprésence du numérique, s’interroger sur l’opportunité et la faisabilité d’une déconnexion organisée (imposée ou non), et sur la nécessité de sensibiliser le personnel à l’usage raisonnable des outils numériques. Ne pas se poser ces questions pourrait être considéré comme un manquement à l’obligation générale de sécurité pesant sur l’employeur et aux obligations spécifiques liées à l’évaluation et la prévention des risques psychosociaux », analyse la Pre Kéfer.

Le travailleur a aussi son rôle à jouer, car la loi l’oblige, conformément aux instructions reçues de son employeur, à veiller à la santé d’autrui, donc à celle de ses collègues de travail. Et à utiliser correctement les outils numériques, à respecter les règles de courtoisie numérique et à s’abstenir de harceler moralement ses collègues. « Il appartient à l’employeur d’énoncer ces obligations, d’y former au besoin son personnel, et de veiller à ce qu’elles soient observées », précise la juriste.

Traiter le numérique comme les autres addictions

« Une autre piste, qui n‘existe pas encore au niveau législatif, pourrait être de mettre sur pied dans les entreprises, volontairement ou par une convention du Conseil national du travail ou encore par une loi, une politique de prévention s’inspirant de celle déjà appliquée (et obligatoire dans les entreprises du secteur privé) en matière d’alcool et de drogues », suggère la Pre Kéfer.

« Depuis une bonne dizaine d’années, les entreprises doivent réfléchir à une politique de prévention des dysfonctionnements au travail dus à l’utilisation de drogues et d’alcool. Pourquoi ne ferait-on pas la même chose à propos du numérique ? Car le numérique, c’est une addiction. Et comme celle à l’alcool, elle perturbe à la fois la vie professionnelle et familiale. »

 

 

Un des composants de nos cellules se dévoile

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Une membrane contenant du cytoplasme, dans lequel baigne toute une série d’organites (dont un noyau), qui assurent l’activité de l’ensemble de l’unité organique. Voici, en substance, de quoi se constituent nos cellules.

Parmi les organites, le réticulum endoplasmique, découvert dans les années 50, joue un rôle particulièrement central dans le métabolisme de la cellule. Néanmoins, son fonctionnement n’est pas encore totalement compris par les scientifiques.

Une étude internationale pilotée par le laboratoire de Réseaux d’Interactomes Viraux et celui d’Expression des Gènes et Cancer du Giga Molecular Biology of Diseases (ULiège) permet aujourd’hui d’en apprendre plus sur sa dynamique. Des découvertes qui aideront non seulement à mieux comprendre certaines maladies, mais aussi à développer de nouveaux médicaments.

Le réticulum endoplasmique, usine à gaz de la cellule

Le réticulum endoplasmique (RE) forme un réseau de membranes qui entoure, en couches, le noyau. Il peut être considéré comme l’usine de la cellule, car c’est à travers lui que la cellule synthétise les protéines à secréter dans l’organisme, mais aussi celles qui constituent sa membrane externe et ses membranes internes. De plus, le RE est en interaction constante avec les autres organites cellulaires, comme le noyau, l’appareil de Golgi et les mitochondries.

« Grâce aux dernières avancées technologiques en microscopie, surtout la super-résolution (Prix Nobel de chimie en 2014), et la microscopie électronique à froid (Prix Nobel de chimie de 2017), permettant d’observer les complexes moléculaires à l’échelle d’une seule molécule, des scientifiques ont été capables d’identifier, il y a quelques années, les protéines constitutives de ce réseau membranaire », indique le Pr Jean-Claude Twizere, maître de recherches FNRS, et responsable du Laboratoire de Réseaux d’Interactomes Viraux.

Mais la régulation de l’activité de ces protéines, et leurs effets sur les fonctions du RE restent assez méconnus. Mieux cerner cette dynamique était l’objectif du projet piloté par l’ULiège.

L’intérêt étant, à terme, d’améliorer notre compréhension de certaines maladies, comme les cancers, les maladies cardiovasculaires, ou encore la maladie d’Alzheimer. « Dans le cas de ces maladies, la communication entre les différents organites cellulaires est perturbée. Les échanges entre cellules s’en retrouvent donc altérés, ce qui a pour conséquence de compliquer les actions de défense de l’organisme », rappelle le Pr Twizere.

Des technologies de pointe mobilisées

Dans une étude précédente, l’équipe du Pr Twizere avait déjà découvert que l’une de ces protéines, la glycosyltransférase exostosine-1 (EXT1), était capable d’induire la dégradation d’un oncogène responsable de certains types de leucémie. « Mais nous n’avions pas réussi alors à déterminer les mécanismes moléculaires responsables de cette suppression », informe le Pr Twizere.

Dans cette nouvelle étude, les scientifiques ont cherché à comprendre le rôle de l’enzyme EXT1 dans le RE. « Pour y parvenir, nous avons combiné des techniques de biologie moléculaire et de biologie cellulaire. L’intervention de plusieurs équipes belges et internationales a ainsi été guidée par l’idée d’intégrer plusieurs technologies, telles que l’imagerie de haute résolution, l’interactomie (l’étude des interactions moléculaires dans une cellule particulière et leurs conséquences), ou la bio-informatique. »

En Belgique, le projet a réuni l’expertise de trois autres unités de recherche du centre liégeois (GIGA-I3, GIGA-Cancer, GIGA-Neurosciences), de même que des scientifiques du Cancer Research Institute Ghent (CRIG), du VIB Center for Cancer Biology (KU Leuven), et du Duve Institute (UCLouvain).

Exploiter des cellules à l’activité boostée

Concrètement, les chercheurs ont analysé des cellules au sein desquelles EXT1 était soit diminuée, soit supprimée, dans le but d’en déterminer les effets sur le RE.

Leurs analyses ont révélé que cette protéine est un régulateur clé de la morphologie et de la dynamique de l’organite. Ils ont, en effet, découvert que diminuer l’expression de EXT1 provoque l’extension de la taille du réseau membranaire du RE. Ce qui engendre, chez la cellule, une augmentation de son activité métabolique. « Dans le cas des cellules cancéreuses, cette augmentation de l’activité les rend plus sensibles à l’élimination in vivo », note le Pr Twizere.

Les conclusions de cette étude pourraient avoir des retombées dans le domaine médical, mais aussi dans le domaine biotechnologique : « Diminuer l’expression de la protéine permettrait d’obtenir des cellules super-productrices. Nous menons d’ailleurs un projet, soutenu par le programme Win2Wal de la région wallonne, dont le but est d’explorer la possibilité de fabriquer des cellules animales dont le réseau du RE serait étendu. Ces cellules représenteraient d’excellents outils de production de vecteurs viraux, utilisés en thérapie génique ou dans les vaccins », conclut le chercheur.