Laetitia Theunis

Les plus vieux végétaux d’Afrique ont été exhumés

Durée de lecture : 5 min

Des végétaux datant de la période dévonienne (il y a 420 à 410 millions d’années) ont été déterrés en Afrique du Sud. Il s’agit des plus anciens fossiles de plantes jamais découverts en Afrique. Parmi les taxons analysés par Cyrille Prestianni, docteur en paléobotanique à l’Institut des sciences naturelles de Belgique et à l’ULiège, trois appartiennent à des genres et des espèces nouvelles. Une découverte qui permettra de mieux comprendre l’évolution de la flore.

Nouvelles espèces découvertes par les chercheurs (a–c) Krommia parvapilla (d–l) Elandia itshoba © Robert W. Gess & Cyrille Prestian – Cliquez pour agrandir

Au commencement, se trouvaient les plantes

Le Dévonien représente le 4e système du Paléozoïque, une ère géologique marquée par la conquête des continents par les organismes.

« À cette époque, la planète était totalement différente de celle qu’on connaît aujourd’hui. On avait alors deux supercontinents : le Gondwana, au sud, et la Laurussia, un peu plus au nord, mais la vie (animale et végétale) s’était exclusivement développée dans l’eau », précise Cyrille Prestianni, chercheur à l’Evolution & Diversity Dynamics Lab. « Dans les océans, on pouvait retrouver des récifs, des poissons, et énormément de plantes aquatiques. Au Dévonien inférieur, ces végétaux ont commencé à conquérir les terres émergées. »

Les plantes sont les premiers organismes à s’adapter à la vie hors de l’eau. Leur arrivée conduit à la création des premiers écosystèmes terrestres. Elles participent, notamment, à la formation des sols, permettant aux insectes, vers de terre, bactéries, et autres, de se développer ensuite.

Etudier les vestiges des plantes de l’époque permet d’en apprendre davantage sur la transition des continents stériles vers la planète actuelle.

Carte du monde à l’époque devonienne © Robert W. Gess & Cyrille Prestianni – Cliquez pour agrandir

Des végétaux dessinés dans la roche

En 2015, lors de fouilles préventives réalisées dans le cadre de l’extension du barrage de Mpofu, en Afrique du Sud, le paléontologue Robert W. Gess, chercheur au New Albany Museum et à l’Université Rhodes, exhume un assemblage de végétaux fossilisés. « Il a fait appel à moi pour les analyser, et nous avons découvert qu’ils dataient de la période dévonienne. C’est la première fois que des plantes aussi anciennes sont trouvées sur le continent », informe Dr Cyrille Prestianni.

Par la suite, les deux scientifiques ont tenté d’identifier à quelles espèces appartenaient ces végétaux. « Aucune analyse chimique n’a pu être réalisée. Les sédiments emprisonnant ces plantes étaient enfouis en profondeur et ont donc été soumis à de fortes chaleurs, dégradant la matière organique des végétaux. On parle dans ce cas de fossiles ‘cuits’ .»

Les chercheurs se sont donc basés sur la forme des plantes, étudiant en détail leur anatomie, et la comparant aux autres fossiles découverts ailleurs dans le monde, datés de la même époque. D’après leur étude, cette flore est remarquable par le grand nombre de spécimens complets ou sous-complets, permettant une bonne compréhension de l’architecture végétale.

Nouvelle espèce découverte par les chercheurs (a–g) Mtshayelo kougaensis © Robert W. Gess & Cyrille Prestianni – Cliquez pour agrandir

A la rencontre de nouvelles espèces

En tout, quinze taxons ont été analysés, dont onze ont été diagnostiqués comme appartenant à des genres connus de la communauté scientifique. Plusieurs de ces plantes appartiennent, notamment, au genre Cooksonia, assez commun à cette époque.

« Mais trois de ces taxons se rapportaient à des genres et espèces qui n’avaient encore jamais été identifiés. On a nommé ces plantes d’après des termes en langues locales, ou des lieux du pays, que l’on a ensuite latinisé. »

Parmi eux, on trouve l’espèce Parvapila (une petite balle, en latin) du genre Krommia (de la rivière Kromme, signifiant « courbé », en afrikaans) ; l’espèce Itshoba (un fouet rituel, en langue xhosa) du genre Elandia (d’Elandsjacht, le nom d’origine de la localité où a été trouvé le spécimen) ; et l’espèce Kougaensis (de Kouga, le nom du district dans lequel se trouve le site) du genre Mtshaelo (un balai rituel, en xhosa).

(a–n) Cooksonia paranensis. Plantes communes de l’époque dévonienne © Robert W. Gess & Cyrille Prestianni – Cliquez pour agrandir

Quand la flore bouleverse le climat

« On est face ici à des organismes extrêmement simples, apparus au tout début de la vie végétale sur Terre. Cette étude n’est que la première étape d’un plus grand projet, lequel se focalisera sur la compréhension de l’organisation et de la dispersion de cette flore dans le monde. On ignore encore beaucoup de choses sur le sujet, les plantes évoluent tellement par la suite qu’il est très difficile d’affirmer qu’une telle est l’ancêtre d’une autre. »

Les études en paléobotanique contribuent à mieux cerner les trajectoires de la vie sur Terre, mais aussi, par exemple, à mieux connaître l’impact des plantes sur le climat. « Durant le Dévonien, le développement des végétaux a conduit à une élévation du niveau d’oxygène et a une baisse du CO2 dans l’atmosphère. Cela a déséquilibré le climat, et a participé au déclenchement de la période de glaciation apparue après le Dévonien. On parle d’un « ice house effect », un effet de serre inverse à ce qui a lieu aujourd’hui. Étudier le passé peut nous donner des indications sur ce qui se produira dans le futur », conclut le paléobotaniste.

Un peu de lumière dans le sombre paysage du cancer du sein avancé

Durée de lecture : 4 min

L’analyse approfondie des données relatives aux 381 premières patientes du programme de recherche AURORA a mis au jour d’importantes spécificités moléculaires et cliniques qui éclairent d’une lumière nouvelle le cancer du sein métastatique (CSM) et son évolution. Cette forme avancée de la maladie est responsable de la grande majorité des décès imputables à un cancer du sein. Et concernerait 30 % des cancers du sein.

Vaste démarche collaborative et académique

AURORA est un programme de recherche académique international basé sur le screening moléculaire, qui a pour but de mieux comprendre le cancer du sein métastatique.

Ce programme est unique en son genre, par son large éventail d’échantillons appariés de tumeurs primaires et métastatiques, provenant de patientes se trouvant soit au stade du diagnostic de la maladie métastatique soit après un premier traitement, ainsi que par sa collecte de données cliniques de haute qualité.

«  Les patientes y ont massivement contribué par leurs échantillons et leur temps. L’impact de la base de données clinico-génomiques et la riche biobanque qui a été constituée faciliteront la recherche future sur le cancer du sein métastatique », explique Dr Philippe Aftimos, Co-Investigateur Principal du programme AURORA et responsable du développement des essais cliniques à l’Institut Jules Bordet (Bruxelles, Belgique).

En effet, en analysant ces échantillons et ces données, les chercheurs sont en mesure d’étudier les changements moléculaires qui se produisent lorsque le cancer du sein commence à se propager, et ensuite tout au long de l’évolution métastatique.

Un pas de plus vers des thérapies mieux adaptées

Les chercheurs ont identifié les changements moléculaires les plus fréquents dans les échantillons métastatiques. Ces changements portent sur les gènes conducteurs (dans 10% des échantillons) et sur les variabilités du nombre de copies d’un gène (dans 30% des échantillons). Ces observations pourraient mener au développement de nouvelles stratégies thérapeutiques pour les patientes atteintes d’un cancer du sein métastatique (CSM).

« Le programme AURORA a déjà permis de constituer ce qui, à notre connaissance, représente aujourd’hui le plus grand ensemble de données de séquençage ARN dans le CSM. Les analyses de ces données ARN d’échantillons appariés primaires et métastatiques de mêmes patientes révèlent que, dans 36% des cas, le sous-type intrinsèque du cancer mammaire se modifie entre la maladie primaire et la maladie métastatique, généralement vers une forme plus agressive. Cette observation peut avoir des implications thérapeutiques et mérite une évaluation plus approfondie », énoncent les chercheurs.

Une compréhension biomoléculaire affinée

« Les analyses révèlent également que les métastases ont exprimé moins de gènes liés au système immunitaire et présentaient une composition cellulaire immunitaire différente, pouvant engendrer un micro-environnement plus propice au développement de métastases », poursuivent-ils.

« L’analyse de la durée de survie des patientes avec la maladie révèle que les personnes atteintes d’un cancer mammaire HR+ (hormone receptor-positive) HER2- (HER2-négatif) qui présentaient simultanément une charge tumorale mutationnelle élevée (TMB pour tumour mutational burden) dans leurs tumeurs primaires, se caractérisaient d’une part par une survie globale plus courte et d’autre part par un délai de récidive plus court. Ces deux observations indiquent que la TMB est un facteur indépendant de mauvais pronostic. »

Enfin, les chercheurs ont constaté que plus de 50% des patientes présentaient des changements moléculaires pouvant être associés à des thérapies ciblées existantes, mettant ainsi en évidence l’impact potentiel du dépistage moléculaire dans la prise en charge du cancer du sein métastatique.

« Ces constatations feront l’objet d’une validation additionnelle pour l’ensemble de la cohorte de patients AURORA », indiquent les chercheurs.

« Cette étude nous offre une opportunité sans précédent de produire des observations fiables, qui nous aideront à mieux comprendre l’évolution du cancer du sein métastatique qui, aujourd’hui, est toujours la cause n°1 de décès lié au cancer chez les femmes dans le monde», conclut Dre Martine Piccart, initiatrice du programme de recherche.

Le « Cabinet d’art de Cornelis van der Geest », un tableau qui se lit comme un roman

Durée de lecture : 6 min

Ce n’est pas par ses dimensions que le « Cabinet d’art de Cornelis van der Geest » attire le regard. Ce tableau du 17e siècle qui vient d’être étudié et restauré par l’Institut royal du patrimoine artistique (Irpa), un des Instituts scientifiques fédéraux, ne fait que 1,6 m sur 1,25 m.

L’œuvre de l’artiste baroque Willem Van Haecht (1593-1637) éblouit par la minutie des détails restitués. « Les tableaux représentant des cabinets d’art sont un style typique de l’époque », indique Ben van Beneden, le directeur de la Maison Rubens, à Anvers, où la peinture vient de reprendre sa place. « Ce tableau réalisé en 1628  montre le cabinet de van der Geest, lors de la visite faite treize ans plus tôt par les archiducs Albert et Isabelle. »

Cabinet d’art de Cornelis van der Geest © Irpa – Cliquez pour agrandir

Un concentré d’histoires

Ben van Beneden décode quelques éléments présents dans cette œuvre. « Dans  ce cabinet, les fenêtres et la porte surmontées des armoiries et de la devise du collectionneur offrent une vue sur l’Escaut et le quartier portuaire d’Anvers de l’époque », dit-il. La maison de Van der Geest, détruite au 19e siècle, était, en effet, située près du Steen. »

« Les murs sont couverts de peintures. Toutes ces œuvres sont extrêmement détaillées et donc facilement reconnaissables. La bataille d’Amazones de Rubens, par exemple, en bas à gauche, se trouve aujourd’hui à Munich, tandis qu’une autre de ses œuvres, le Portrait d’un homme en armure, en haut à droite du mur du fond, se trouve dans une collection privée à New York. »

Outre les peintures, il y a bien d’autres choses à découvrir dans ce tableau: des statues en bronze du sculpteur d’origine flamande Giambologna, des miniatures, des dessins et des gravures, mais aussi des moulages de statues antiques, des anciennes pièces de monnaie, un cabinet rempli de porcelaines chinoises, un armillaire, un globe et de nombreux instruments scientifiques.

Une véritable galerie de portraits

« Comme les peintures représentées dans ce tableau, la plupart des personnages qui peuplent la pièce sont également faciles à identifier », reprend Ben van Beneden. Leurs noms peuvent être lus comme un bref « who’s who » de l’élite culturelle de l’Anvers du 17e siècle », estime le directeur de la Maison Rubens.

« Au premier plan, on y présente une Vierge à l’Enfant de Quinten Massysaux aux archiducs Albert et Isabelle, gouverneurs des Pays-Bas méridionaux. Rubens est lui aussi représenté. Il commente le tableau à l’oreille de l’archiduc. Dans le groupe à l’arrière, on reconnaît le bourgmestre Nicolaas Rockox.»

Détail du Cabinet d’art de Cornelis van der Geest © Irpa – Cliquez pour agrandir 

« Vive l’esprit »

« Un certain nombre de collectionneurs sont réunis autour de la table avec des figurines en bronze, tandis qu’à l’extrême droite, les peintres Jan Wildens, Frans Snijders et Hendrick van Balen font également partie du tableau. Ils sont penchés sur un globe terrestre », dit encore Ben van Beneden.

Même la frise du cadre de la porte raconte une histoire. On y lit la devise de l’amateur d’art : « Vive l’esprit ». « Il s’agit clairement d’une allusion à van der Geest », estime le directeur des lieux. « Geest signifiant esprit en néerlandais ».

L’observation de cette œuvre du 17e siècle ne révèle par contre pas le travail minutieux de restauration des spécialistes de l’Irpa, à Bruxelles, où le tableau vient de passer deux ans.

« Nous avons commencé par une étude approfondie de ce tableau et de son support, composé de huit planches de chêne », explique Camille De Clercq, responsable de la restauration à l’Irpa. « Nos travaux comprenaient l’analyse visuelle du tableau par diverses techniques d’imagerie: scans UV, IR et rayons X.  La recherche en laboratoire et l’imagerie chimique ont révélé que le panneau avait été agrandi de deux planches pendant l’exécution de l’œuvre. Celles-ci ont été ajoutées lors de la phase de signature du tableau, laquelle a également été modifiée à ce moment-là. Les résultats des tests montrent que presque tous les petits tableaux représentés dans ce Cabinet d’art ont été peints sur une mise-en-carreau, une grille permettant de mettre une image à l’échelle. »

Cet autoportrait de Rubens accueille le visiteur à la Maison Rubens, à Anvers © Christian Du Brulle – Cliquez pour agrandir

Fissures et craquelures

Malgré diverses tentatives de restauration du tableau aux 19e et 20e siècles pour stabiliser le panneau, des fissures sont apparues, entraînant des craquelures dans la peinture.

« Vers 1850, une structure non flexible en lattes de bois a été appliquée au dos du panneau, ce que l’on appelle la “parqueterie”. Ce système a toutefois entravé le comportement naturel de gonflement et de rétraction des planches, ce qui a provoqué encore plus de fissures », reprend Mme De Clercq.

« En 1970, cette assemblage a été remplacé par des tasseaux. Mais ces blocs de bois ont également donné au panneau endommagé trop peu de soutien et de liberté de mouvement, ce qui a entraîné de nouveaux dommages à la peinture. »

Une restauration durable

« Il fallait donc imaginer une solution durable lors de notre restauration. Une solution qui tienne compte des mouvements du panneau lui-même et qui ne générerait pas de nouveaux dégâts dans le temps. »

Ces deux dernières années, le tableau a été dépouillé de tous les ajouts ultérieurs. La couche de peinture a été soigneusement nettoyée. Les couleurs originales sont à nouveau visibles. Tous les ajouts et restaurations ultérieurs ont été retirés étape par étape : les lattes à l’extérieur, les blocs de bois et une épaisse couche de cire à l’arrière. Après le nettoyage, les joints et les fissures ont été collés et remplis de petits morceaux d’un type de bois tendre, afin qu’aucune pression supplémentaire ne soit exercée sur les planches de chêne.

Le plus grand défi du processus de restauration était sans aucun doute le support structurel du panneau, qui devait permettre un mouvement contrôlé des planches de bois. La restauratrice Aline Genbrugge a conçu un support secondaire flexible avec des lattes effilées, un peu comme la membrure des ailes d’un avion. Ce système a été développé en Angleterre et vise une flexibilité optimale.

Pour le Cabinet d’art, le support a été conçu sur-mesure, en épicéa de Sitka. La grande élasticité de cette essence de bois la rend idéale pour absorber les mouvements des planches sans les bloquer.

Ainsi stabilisé tant au niveau du support qu’au niveau de la couche picturale, le tableau a encore bénéficié d’un système d’encadrement flexible, également en épicéa de Sitka. Une « boîte climatique », intégrée au cadre, protège désormais l’œuvre contre les fluctuations climatiques.

Une mise à l’abri qui n’entrave cependant pas la découverte de ce chef-d’œuvre, désormais bien visible à la Maison Rubens.

Les habitats des grands singes vont se réduire à peau de chagrin

Durée de lecture : 4 min

D’ici 2050, l’aire de distribution pour l’ensemble des grands singes africains pourrait être amputée de 85% à 94%. Ce résultat très interpellant est le fruit d’une recherche internationale à laquelle l’université de Liège a participé. Des données collectées par Barbara Haurez, chercheuse au Laboratoire d’Agroécologie Tropicale, durant sa thèse de doctorat, ont été utilisées pour alimenter les modèles prédictifs utilisés dans cette étude de grande ampleur.

Menace d’extinction imminente

Toutes les espèces de grands singes africains, sans exception, sont actuellement classées “En danger” ou “En danger critique” d’extinction sur la Liste rouge de l’UICN des espèces menacées.

Au cours de ces 30 dernières années, leurs conditions environnementales se sont fortement dégradées, les rendant moins appropriées à leur survie. D’importantes pertes de population de singes ont été causées par des épidémies infectieuses et des activités humaines. Et le désastre risque de se poursuivre. En effet, de nombreux singes africains vivent dans des zones propices à l’expansion agricole et 58,7 % des concessions de palmiers à huile chevauchent actuellement les aires de répartition des grands singes africains.

« De nombreux primates sont menacés d’extinction imminente, en raison de la perte et de la fragmentation extensives de leurs habitats, du changement d’utilisation des terres et de la chasse. Mais aussi, à cause d’effets indirects liés à la croissance et au commerce mondiaux des produits de base. Le changement climatique est un moteur délocalisé et multiforme à ajouter à la liste. Il expose de nombreuses espèces, en particulier les primates forestiers, à des conditions climatiques inadaptées », indiquent les chercheurs.

Un profond déclin annoncé des aires de distribution

Jusqu’alors les recherches s’étaient concentrées sur la modélisation des seuls effets du changement climatique sur la distribution future des grands singes. La nouvelle étude va plus loin. Et ce, en intégrant deux autres paramètres majeurs : les changements d’affectation des terres et l’augmentation de la démographie humaine.

Sous leurs influences, l’aire de distribution des grands singes va être bouleversée. « En moyenne, pour tous les grands singes africains, une diminution de l’aire de répartition de 85 % devrait se produire dans toutes les régions d’étude dans le meilleur scénario ; et de 94 % dans le pire scénario », notent les chercheurs.

Pertes et gains à différentes échelles de temps

Mais il n’y aura pas que des pertes d’habitats. En effet, des régions pourraient devenir accessibles aux grands singes. Notamment celles en altitudes, où le climat leur deviendrait plus propice. « Ces gains de répartition pourraient aller de 66 %, dans le meilleur scénario, à 21 %, dans le pire scénario, dans les régions d’étude. »

A noter toutefois qu’il faudra longtemps aux primates pour être en mesure d’occuper ces nouvelles zones. « En effet, leurs capacités de dispersion sont relativement limitées de par leur reproduction lente, leurs faibles densités de population, leurs contraintes écologiques et leur mauvaise thermorégulation. »

Ainsi, si un déplacement de populations vers des zones de plus haute altitude est à prévoir, « celui-ci ne compensera nullement les réductions massives d’habitat et de populations attendues d’ici 2050 », expliquent les chercheurs.

Redessiner les aires protégées

Et d’ajouter, « le réseau actuel d’aires protégées africaines sera probablement insuffisant pour préserver les habitats appropriés et maintenir les populations de grands singes connectées. »

Améliorer l’efficacité des efforts de conservation à l’intérieur et à l’extérieur des aires protégées ainsi que la connectivité des habitats permettrait aux singes de se disperser vers de nouvelles zones au climat adapté et favoriserait la survie des populations de singes à long terme.

Enfin, « les planificateurs de la conservation doivent intégrer de toute urgence la planification de l’utilisation des terres et les mesures d’atténuation du changement climatique à tous les niveaux de prise de décision, tant dans les pays de l’aire de répartition des grands singes qu’à l’étranger », concluent les chercheurs.

L’Europe se veut un phare énergétique et climatique

Durée de lecture : 4 min
"La réussite de l'Europe", par Domenico Rossetti di Valdalbero. Editions L’Harmattan. VP 21,50 euros, VN 15,99 euros
“La réussite de l’Europe”, par Domenico Rossetti di Valdalbero. Editions L’Harmattan. VP 21,50 euros, VN 15,99 euros

Domenico Rossetti di Valdalbero prend le contre-pied de l’idée d’un déclin de l’Union européenne (UE). L’économiste publie «La réussite de l’Europe» aux éditions L’Harmattan.

«Avec clairvoyance et réalisme, mais aussi avec enthousiasme et idéalisme, Domenico Rossetti di Valdalbero est un fervent partisan de l’intégration européenne», souligne Christian Jourquin, membre de l’Académie royale de Belgique, président honoraire du Comité exécutif du groupe chimique Solvay.

«Pour ma part, enfant de l’après-guerre, je suis convaincu que de la santé publique aux migrations en passant par la transition énergétique et la lutte contre les changements climatiques, l’échelon européen est le plus adéquat. Le Pacte vert est exemplaire à cet égard. Il faut donner un nouveau visage à l’économie, qui soit positif tant en termes d’utilisation des ressources naturelles qu’en termes d’emploi, de croissance économique et de protection de l’environnement. Le privé et le public doivent travailler ensemble.»

Réduire l’empreinte carbone

Avec sa production d’électricité, le chauffage des bâtiments, le transport et l’industrie, le secteur de l’énergie est responsable de 70% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde.

«Il est donc le principal concerné, aux côtés de l’agriculture et de l’usage des sols dont la déforestation, lorsqu’il s’agit de respecter les accords de Paris visant à lutter contre les changements climatiques et garder les températures globales sous le 1,5 degré par rapport à l’ère préindustrielle», explique Domenico Rossetti di Valdalbero.

«Afin d’atteindre ce but, l’Union peut servir de phare au monde. Elle s’est fixé l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Et, dans cette perspective, la Commission européenne a proposé un objectif d’au moins 55% de réduction de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 1990. En ligne avec l’ambition du Pacte vert, première priorité de la présidente Ursula von der Leyen. Il s’agit de réduire l’empreinte carbone. Tout en relançant l’économie vers un nouveau modèle de développement.»

Un risque de pénurie d’énergie

«Le verdissement est en cours», note l’administrateur principal à la Commission européenne. «Les énergies renouvelables sont passées, en Europe, de 7 à 20% de la production d’énergie en 20 ans. Le charbon est en voie d’extinction pour la génération d’électricité dans la plupart des pays de l’Union. Même si cela s’avérera difficile pour des pays comme la Pologne et l’Allemagne dont respectivement 80% et 30% de l’électricité sont générés à partir de combustibles solides. Le pétrole et le gaz couvrent encore 55% de la consommation énergétique dans l’Union.»

Le docteur en économie voit un risque d’insécurité d’approvisionnement énergétique. «L’UE importe plus de 90% du pétrole et plus de 80% du gaz naturel qu’elle utilise de pays tiers. Hormis la Norvège, ces importations proviennent de pays dont la gouvernance est loin des valeurs démocratiques européennes.»

Cinq vérités dérangent

À titre personnel, le conférencier invité au Collège Belgique pointe cinq vérités qui dérangent.

Premièrement, une très grande partie de la chaleur dans les bâtiments, des processus industriels et des transports dépendront de l’électricité. La demande passera de 25% à près de 50% en 2050. Les Européens seront hyper dépendants des fournisseurs d’électricité.

Deuxièmement, en 2020, les 27 États membres de l’UE consommaient 1.400 millions de tonnes équivalent pétrole. Une consommation très proche de celle de 2000. Une stabilité qui serait liée à un «effet rebond»: économie d’énergie et plus grande efficacité énergétique répercutées sur d’autres consommations énergétiques.

Troisièmement, l’investissement sera substantiel pour une grande partie de la classe moyenne, notamment pour isoler les logements. Les bas salaires seront affectés par le passage à la voiture électrique.

Quatrièmement, le stockage de l’électricité reste problématique. Comme l’extraction des matériaux pour la fabrication des batteries ou leur recyclage.

Cinquièmement, il n’est quasiment pas fait référence au nucléaire et au gaz naturel dans le cadre des objectifs énergétiques et climatiques de 2030 à 2050. Cependant, seulement un tiers de l’électricité de l’UE est produit à partir de sources d’énergies renouvelables.

«Soyons ambitieux, mais honnêtes sur la transition énergétique», conclut Domenico Rossetti di Valdalbero. «Soutenons les rénovations des maisons, le changement des vieilles voitures et des appareils domestiques énergivores des personnes à bas revenus par de justes aides. Investissons dans la recherche et l’innovation high-tech et de rupture comme les nouvelles énergies renouvelables, l’hydrogène propre, le nucléaire, la captation, l’usage et le stockage du CO2. Mettons l’accent sur les économies d’énergie et les comportements durables.»

Dans un environnement moins bruyant, les poissons parlent moins

Durée de lecture : 3 min

Les restrictions de déplacements mises en place en Guadeloupe au début de la crise sanitaire ont permis de quantifier l’impact du bruit sur les paysages sonores sous-marins. Une étude, réalisée dans la marina de Pointe-à-Pitre par le laboratoire de morphologie fonctionnelle et évolutive de l’Université de Liège, le laboratoire de Biologie des Organismes et des Ecosystèmes Aquatiques de l’Université de la Sorbonne et le Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement (CRIOBE), a montré que le nombre réduit de bateaux autorisés à naviguer durant le premier confinement, de avril à mai 2020, a induit une baisse de 6 décibels du volume sonore sous-marin. Et que les poissons faisaient des vocalisations plus faibles. Ces travaux suggèrent ainsi que la présence habituelle de ce bruit interfère sur le comportement de vocalisation des poissons.

Pollution sonore en baisse

En avril 2020, près de la moitié de la population mondiale subissait une forme de confinement et était priée de rester chez elle par leurs gouvernements. Cela a conduit à une réduction marquée de la présence d’humains dans les espaces publics, les villes et les lieux touristiques.

Si avec cette diminution des déplacements, les niveaux de pollution de l’air ont diminué et les émissions quotidiennes de CO2 ont chuté par rapport aux niveaux moyens de 2019, d’autres sources de pollution, telles que les nuisances sonores générées par les activités humaines, ont également été impactées et les témoignages rapportant l’observation d’animaux sauvages près des villes ou encore des chants d’oiseaux bien plus audibles que d’ordinaire ont très vite afflué.

Moins 6 décibels

Cet épisode inédit a donc été une opportunité pour les chercheurs d’accroître leurs connaissances. En particulier grâce à des enregistrements sonores afin de comparer les niveaux sonores et l’activité vocale des animaux, avant, pendant et après le confinement. Non seulement dans le milieu aérien, mais aussi dans le milieu sous-marin.

En disposant des hydrophones dans un chenal habituellement fréquenté par de nombreux bateaux de plaisance près de Pointe-à-Pitre, des chercheurs ont montré que la diminution du nombre de bateaux détectés durant le premier confinement d’avril 2020 avait conduit à une baisse de 6 décibels de l’intensité du bruit ambiant enregistré durant la journée (lorsque les activités humaines sont ordinairement les plus fortes) en comparaison des niveaux enregistrés lorsque les activités ont repris au mois de mai.

Optimisation de la communication

Les scientifiques se sont intéressés aux sons produits par les poissons présents dans le chenal.

Deux principaux types de sons, dont le nombre augmentait en début de soirée, ont été détectés durant et après le confinement. Mais alors que l’on se serait attendu à détecter plus de vocalisations dans cet environnement moins bruyant, il est apparu qu’une quantité de sons moindre avait été produite durant le confinement par rapport à ce qui a été mesuré après la reprise des activités humaines.

Suggérant qu’un environnement plus silencieux permet de réduire le nombre de signaux nécessaires aux poissons pour communiquer. En effet, les sons peuvent atteindre plus facilement les individus récepteurs, améliorant la communication.

Cette étude en appelle d’autres, en particulier confirmer les effets des nuisances sonores sur le comportement des poissons. Ces résultats pointent aussi que l’activité humaine est directement proportionnelle à la pollution sonore des milieux marins et que cette pollution sonore anthropique peut être rapidement réduite lorsque l’activité est restreinte.

Cette recherche in situ peut ainsi persuader les décideurs d’évaluer les impacts du bruit associé aux activités humaines dans les environnements côtiers et considérer l’atténuation du bruit dans la planification et la gestion de ces zones.

À Lessines, la production de protéines passe par un étrange ballet

Durée de lecture : 5 min

Au premier coup d’œil, la chorégraphie surprend. Dans les salles blanches (sans poussières) de la nouvelle unité de production de protéines élaborées par l’entreprise Takeda, à Lessines, les opérateurs semblent se livrer à un exercice de tai-chi. Ce ne sont cependant pas les mouvements de cette lente gymnastique orientale qu’ils reproduisent. Munis de lunettes de réalité virtuelle, ils contrôlent la production de protéines dérivées du plasma humain et destinées à lutter contre une maladie rare: la DAAT (déficit en alpha-1 antitrypsine).

« Ce que nous produisons dans cette nouvelle unité, ce sont des milliers de flacons d’alpha -1-antitrypsine », explique Geoffrey Pot, directeur de la production. Cette protéine est extraite du plasma de donneurs, aux États-Unis. À Lessines, nous purifions cette protéine et nous la conditionnons en flacons prêts à être administrés aux patients. »

Les personnes souffrant d’un tel déficit présentent des problèmes pulmonaires. Fernanda est une des rares patientes en Belgique qui souffrent de cette maladie. Cette quasi quinquagénaire a été diagnostiquée voici deux ans. Cette année, elle a été une des figures de proue des campagnes de médiatisation en faveur de la recherche sur les maladies rares. Son portrait monumental, revisité par une artiste, orne désormais la nouvelle unité de production d’alpha -1-antitrypsine de l’usine hennuyère.

Sept mois entre le donneur et la disponibilité du médicament

Le médicament dérivé du plasma produit à Lessines ne permet pas de guérir le déficit en alpha-1 antitrypsine, mais bien de compenser le manque de protéines produites naturellement par le foie chez les personnes qui en souffrent. Et donc de ralentir, voire d’arrêter, le développement des effets graves de cette maladie.

La production de ce médicament dérivé du plasma prend du temps. « Sept mois en moyenne, entre les prélèvements chez le donneur et l’administration du produit à un patient », précise Geoffrey Pot. Pour la production d’un lot de médicaments, 12.000 litres de plasma sont nécessaires. Au final, les 4.000 flacons qui seront produits permettront de traiter… 20 patients. En 2022, la firme espère pouvoir produire 80 lots d’alpha-1 antitrypsine dans son usine de Wallonie.

Des lots qui devraient être renvoyés aux États-Unis, où l’administration américaine du médicament a donné son feu vert pour son utilisation. En Belgique, une réponse des autorités est attendue, dit-on à Lessines.

« La nouvelle ligne de production inaugurée cette semaine représente un investissement de 118 millions d’euros et a permis de créer plus de 100 emplois supplémentaires sur le site », précise Thomas Wozniewski, directeur général de la production du groupe japonais. Un investissement, facilité par l’AWEX, l’Agence wallonne à l’exportation et aux investissements étrangers, dans cette usine qui compte désormais quelque 1.200 salariés.

Vers une « European BioTech School » à Gosselies

« Chaque année, ce sont des centaines de nouveaux emplois qui sont créés en Wallonie dans le secteur de la santé et des biotechnologies », assure Frédérick Druck, administrateur délégué d’essenscia Wallonie, la division régionale pour la Wallonie de la Fédération des industries chimiques et des sciences de la vie.

À telle enseigne que sous l’impulsion de Thomas Dermine (PS), Secrétaire d’État à la relance, mais aussi en charge de la Politique scientifique fédérale, un projet de mise sur pied d’une « European BioTech School » est en passe de voir le jour. Ce centre devrait être implanté au BioPark, à Gosselies.

« Le nouveau bâtiment devrait commencer à sortir de terre l’an prochain », confirme Frédérick Druck. « En collaboration avec les industries du secteur, mais aussi bio.be, essenscia et les autorités fédérales et régionales, cet établissement organisera des formations en lien avec les prochaines générations de production qui débarqueront dans les usines du secteur en Belgique. Il y sera aussi question de digitalisation, de développement de « soft skills » (c’est-à-dire comment gérer un projet biotechnologique pour les scientifiques, par exemple) ou encore d’attirer les jeunes et le grand public vers ce secteur. »

Nouveaux talents et mises à niveau continues

Le bâtiment devrait être livré fin 2024, pour être ensuite équipé et être opérationnel six mois plus tard. « Dès cette rentrée académique, nous allons déjà travailler sur des formations pilotes, définies avec nos partenaires, et complémentaires aux offres existantes, le tout sur base des besoins des entreprises », précise M. Druck. « Si ces premières formations pilotes ne nécessitent pas de matériel trop spécifique, nous les lancerons immédiatement et nous verrons ensuite comment les intégrer plus structurellement dans le projet de l’EU Biotech School.»

« Ces formations devraient permettre au personnel de nos entreprises de suivre en direct l’évolution des technologies digitales appliquées à nos domaines d’activités », précise Geoffrey Pot, également président de bio.be. « Les évolutions sont rapides. Les besoins sont là. Nous sommes à la pointe en Belgique dans le domaine des biotechnologies. Un centre de formation de ce type s’avère indispensable pour conserver et développer notre savoir-faire dans ce domaine. »

Et parmi les formations que proposera ce nouveau service, le tai-chi « high tech » qui envahit désormais l’usine japonaise de Lessines, sera-t-il au programme?  « Un volet des formations portera, en effet, sur la digitalisation des entreprises des secteurs biotechnologique et pharmacologique », conclut Frédéric Druck.

La douleur chronique sous le microscope de Jonathan Damblon

Durée de lecture : 6 min

Série (6/6) : “Chercheurs du bout du monde”

Après une chirurgie, nombre de patients souffrent de douleurs post-opératoires. Les médecins sont souvent démunis face à cette réalité malheureusement courante, mais au mécanisme méconnu. Jonathan Damblon s’est donné comme mission d’en lever un coin du voile. Dans le cadre de son doctorat à l’université Laval, sise dans la ville de Québec (Canada), il étudie les réactions des neurones primaires de souris souffrant de douleurs chroniques.

L’intensité de la fluorescence liée à celle de la douleur

Contrairement au cerveau, l’ordinateur central de l’organisme, les neurones primaires sont connectés au monde extérieur. Ils sont un type de neurones moteurs de la moelle épinière qui envoient des messages des différentes régions du corps vers le cerveau. Ces neurones perçoivent les informations somatosensorielles et les transmettent à d’autres neurones. Ils jouent un rôle fondamental dans la santé globale du corps.

« Leurs terminaisons vont sous la peau, dans le nez, dans la langue ou encore sur les yeux. Le corps cellulaire se trouve juste à côté de la moelle épinière. Chez la souris, ce corps cellulaire est un minuscule ganglion de 0,5 mm de diamètre », explique le chercheur, diplômé d’un master en pharmacie de l’UCLouvain.

« Je travaille sur des souris transgéniques. C’est-à-dire sur des souris qui ont été génétiquement modifiées afin de pouvoir visualiser la nociception, soit à la perception de la douleur. Les neurones primaires spécifiques de la nociception sont marqués par un marqueur fluorescent. Lorsque la souris vient de naître, j’injecte un virus dans une de ses pattes afin d’induire l’expression de cette protéine fluorescente. »

Quand un neurone est activité, il est dépolarisé. Un signal électrique court alors le long de l’axone du neurone entouré d’une gaine de myéline, va jusqu’au corps cellulaire, puis jusqu’aux autres synapses pour passer l’information à d’autres neurones. « Lors de cette dépolarisation, du calcium entre dans la cellule. Le marqueur exprimé par les neurones sensibles à la douleur est sensible à la concentration en calcium dans le neurone. Quand celle-ci augmente, la fluorescence devient plus intense », poursuit-il.

Jonathan Damblon au laboratoire lors d’une prise de vue par microscope deux photons. A l’arrière plan, sur l’écran d’ordinateur, on voit l’activité fluorescente émise par les neurones primaires spécifiques à la douleur © Jonathan Damblon / Université Laval

Microscope à immersion

Pour l’observer, il a recours à un engin spécifique : un microscope-deux-photons. « Ce microscope à laser, qui occupe toute une pièce, et que peu de laboratoires possèdent dans le monde, permet d’obtenir un meilleur signal avec nettement moins d’interférence. Il permet d’acquérir des images en temps réel, à la vitesse de 32 images par seconde. De quoi réaliser des films montrant les cinétiques de réponse au calcium. »

Certaines de ses souris n’ont pas mal, d’autres bien (elles sont dites neuropathiques). « Cette douleur est créée par une chirurgie qui consiste à placer un petit tube en plastique autour du nerf sciatique. Après la fermeture de la plaie, on laisse la souris guérir. Au cours du temps, elle va développer une inflammation chronique du nerf sciatique. Cette hypersensibilité au niveau de la patte est attestée par des tests de comportement.»

C’est alors que le chercheur réalise une imagerie des neurones primaires répondant à la patte en souffrance et portant le marqueur fluorescent.

« La souris est vivante durant toute cette manipulation, mais anesthésiée. En effet, je dois réaliser une autre chirurgie, une laminectomie : j’enlève les vertèbres autour de la moelle épinière et forme une petite piscine remplie de liquide physiologique en concentration adéquate pour que les cellules ne meurent pas. Je place alors, juste au-dessus du corps cellulaire, l’objectif de mon microscope, lequel doit obligatoirement être sous l’eau. Et ce, tout en exerçant une pression sur la patte en souffrance. »

Fluorescence émise par les neurones primaires spécifiques à la douleur, entourant le noyau (rond central noir). Dans ce petit film, on voit clairement que l’intensité de la fluorescence varie. Et ce, en relation avec la douleur ressentie © Jonathan Damblon / Université Laval

Un changement de seuil ?

Résultats ? « J’ai trouvé une différence entre les souris neuropathiques et les souris qui n’ont pas mal, mais elle n’est pas évidente à mettre en évidence. J’ai observé deux populations différentes de neurones chez les animaux non-souffrants, dont l’une disparaît chez les animaux neuropathiques. »

« Je travaille avec un appareil qui exerce une pression très calibrée sur la patte. J’augmente la pression petit à petit pour voir comment les neurones s’adaptent à la pression croissante. Chez les souris neuropathiques, tous les neurones répondent très vite. Au contraire, chez les animaux non-neuropathiques, il existe des neurones qui répondent rapidement, et d’autres beaucoup plus lentement », explique le doctorant.

Comment expliquer cette observation ? « Il y a deux hypothèses, mais elles sont difficiles à vérifier. La douleur induit soit la disparation des neurones qui répondent lentement soit un changement de seuil : c’est-à-dire que ces neurones spécifiques réagissent plus rapidement ou qu’ils sont activés à un seuil de pression plus bas, on ne peut dès lors plus les différencier des autres. »

Pour illustrer ce point, prenons l’exemple (non-neuropathique) du coup de soleil : la peau devient alors douloureuse à une pression qui d’ordinaire ne fait pas mal, cela est dû à un changement de seuil.

Jonathan Damblon © Université Laval

Un profond besoin de collaborations

Jonathan Damblon, financé par une bourse WBI.WORLD souhaite déposer sa thèse d’ici 1,5 à 2 ans, soit 7 ans après l’avoir débutée. « Au Québec, les doctorats sont souvent plus longs qu’en Belgique . Et particulièrement dans le laboratoire du neurologue Yves De Koninck : les doctorants qu’il accepte ont la particularité de ne pas avoir de sujet en arrivant. Il faut donc le construire sur place. Cela prend un à deux ans, parfois plus. L’avantage, c’est qu’on est nettement plus libre que dans les universités européennes, où les doctorants sont très encadrés. Mais d’un autre côté, la liberté peut faire perdre du temps. »

Quid pour l’avenir ? « J’adore la recherche, c’est d’ailleurs pour cela que j’ai réalisé mes deux dernières années de master en option « recherche ». Toutefois, je ne ferai un post-doctorat qu’à la condition de trouver un labo qui me convient totalement. C’est-à-dire un labo où de nombreuses collaborations sont possibles et où le directeur de recherche est présent et proche de ses chercheurs », explique Jonathan Damblon.

La recherche en industrie et la communication scientifique pourraient lui plaire également. En quel endroit du monde ? Ayant vécu en de nombreux pays depuis sa tendre enfance, il ne se met aucune barrière.

Renforcer la participation des citoyens dans les politiques publiques, un modèle d’avenir ?

Durée de lecture : 5 min

Série (5/6) : “Chercheurs du bout du monde”

Repenser la manière dont sont construites les politiques publiques. Tel est l’objectif des recherches menées par Fanny Sbaraglia. Cette chercheuse au Centre d’Étude de la Vie Politique et au Research Centre for Social Change de l’ULB est également conseillère scientifique au Policy Lab, un laboratoire qui encourage la co-gouvernance. Au-delà de la consultation citoyenne, ses membres proposent d’élaborer, de mettre en œuvre et d’évaluer l’action publique de manière plus inclusive.

Afin d’explorer davantage ce modèle participatif, Fanny Sbaraglia bénéficie depuis 2019 d’une bourse WBI.WORLD à l’Université de Maastricht.

Un pôle d’excellence en sciences politiques

Pour rappel, les politiques publiques englobent toutes les actions mises en place par un état ou un organisme étatique. Elles visent l’intérêt général en cherchant, par exemple, à améliorer l’accès à l’emploi ou au logement, à développer l’économie du pays, ou encore à assurer un enseignement de qualité.

« Lors d’une action publique, il y a, en résumé, trois grandes phases : le moment où l’on réfléchit et décide l’action à mettre en place, celui où on la met en œuvre, et le moment où on évalue les résultats de cette action, pour vérifier si les objectifs ont été atteints auprès du public visé », précise la docteure en sciences sociales et politiques. Cette dernière étape est essentielle pour juger si l’intervention est un succès, ou s’il y a lieu de l’améliorer.

C’est dans l’optique d’analyser différents processus d’évaluation d’actions publiques que Fanny Sbaraglia a rejoint l’Université de Maastricht. « On y trouve un pôle d’excellence en études européennes, où des chercheurs travaillent sur ces questions d’évaluation des politiques publiques, tant au niveau européen que national. »

« D’un point de vue plus personnel, j’ai aussi choisi cette université, car je suis maman de trois jeunes enfants. Partir à Maastricht me permettait de profiter d’une bourse de mobilité, sans m’éloigner de ma famille », ajoute la chercheuse.

La co-construction à l’étude

Cette première expérience dans une université étrangère a été l’opportunité de s’ouvrir à de nouvelles méthodes de recherche, et de se reconnecter à son objet d’étude. La chercheuse s’est consacrée, dans un premier temps, à la lecture d’autres travaux de recherche. Le but était d’en apprendre plus sur ces processus d’évaluation, et sur les questionnements et débats qu’ils soulèvent.

« Grâce à cette bourse, j’ai pu approfondir mes connaissances, et ainsi nourrir mes réflexions sur le sujet. Au cours de mes lectures, j’ai observé qu’un champ d’étude était en plein développement, à savoir l’expérimentation dans les évaluations des politiques publiques. »

Des nombreux projets-pilotes ont vu le jour ces dernières années, dans le but de tester la participation de tous les acteurs de la société lors de l’évaluation des politiques publiques. « Si l’élaboration de l’action publique inclut souvent de nombreux acteurs, sa mise en place et son évaluation, par la suite, reviennent aux seules mains de l’administration, des politiques et des agences d’étude. »

L’objectif visé par ce nouveau champ d’étude est donc d’étudier la pertinence et l’intérêt d’inclure tous ces acteurs (citoyens, représentants de secteurs, entreprises, élus, administration, associations, et chercheurs). Et ce, dans toutes les phases de construction de politiques publiques.

Ces derniers mois, Fanny Sbaraglia a réalisé des études de terrain, en suivant des projets qui expérimentent cette participation citoyenne en Région Wallonne. « Pour des raisons de confidentialité, je ne peux pas parler de ces cas concrets. Mais j’ai pu noter qu’il était important de mieux définir le rôle des représentants, des corps intermédiaires des différents secteurs. Comment, en effet, faire participer les citoyens et, en même temps, ses représentants (association d’usagers, syndicat, fédération de secteur…) sans remettre en cause l’apport des uns et des autres ? Pour que ça marche, il faudra davantage investiguer sur ce point », affirme la chercheuse.

Des chercheurs au service de l’action publique

Actuellement, Fanny Sbaraglia s’intéresse à la place des chercheurs, et à la manière dont leur expertise pourrait être mieux utilisée par l’État. « Dans les faits, la Fédération Wallonie-Bruxelles rémunère des chercheurs en sciences sociales, qui mènent donc des recherches sur la société belge, mais leurs résultats sont encore trop peu exploités par l’administration ou les élus dans les politiques publiques. »

Cela tend néanmoins à changer, notamment grâce à l’émergence dans le paysage politique et administratif de laboratoires d’innovations, tels que le Policy Lab. Créé par le département de science politique de l’ULB, ce laboratoire se présente comme « une plate-forme de services et de conseils dédiée à la promotion de la co-gouvernance dans l’action publique, c’est-à-dire, l’implication de tous les acteurs aux différentes étapes de l’action publique (élaboration – mise en œuvre – évaluation). »

Pour la chercheuse, « ce type de structure permet non seulement de faire tomber les barrières entre l’enseignement, la recherche et le service à la société, mais aussi de nourrir l’action publique de chercheurs préparés à travailler avec des administrations. L’un de mes projets futurs sera de davantage développer ce laboratoire. ».

Imprimer les vaccins pour gagner en autonomie

Durée de lecture : 4 min

Série (4/6) : “Chercheur du bout du monde”

Le voilà de retour en Belgique après deux années passées dans l’emblématique Massachusetts Institute of Technology (MIT). Durant ce post-doctorat, financé notamment par une bourse WBI, Dr Aurélien vander Straeten, bioingénieur de l’UCLouvain, a travaillé au développement d’une imprimante à vaccins, plus particulièrement destinée aux pays en développement. D’abord axé sur un vaccin contre la polio, le projet s’est réorienté en mars 2020 pour se consacrer à un nouveau mode de délivrance d’un vaccin à ARN messager contre la Covid-19.

Des patches vaccinaux à l’essai

Administrer le vaccin via une seringue fichée dans l’épaule est un acte médical nécessitant une formation ad hoc. Le projet sur lequel a travaillé Aurélien vander Straeten vise à développer un patch muni d’une centaine de micro-aiguilles chargées de vaccin, à s’administrer soi-même sur la peau. « Alors que les micro-aiguilles entrent dans la peau, elles s’y dissolvent et relâchent le vaccin. »

« Notre objectif était de fabriquer et d’envoyer dans les pays en développement, une petite imprimante portative capable de produire ces patches et qui tient sur 2m2. De quoi permettre aux personnes qui vivent dans ces régions d’avoir une autonomie de production de leur vaccin », explique-t-il.

Le projet de recherche en est toujours dans les prémisses de la phase de développement. « Avec l’aide d’ingénieurs, de biologistes et d’immunologistes, la machine a été créée, et les premières données ont été collectées chez la souris. La prochaine étape sera de confirmer ces données dans des modèles animaux plus complexes – hamster, singe – et de contrôler la stabilité du vaccin. »

La technique sera certainement opérationnelle trop tardivement pour jouer un rôle majeur dans la vaccination contre la Covid. Qu’importe. « L’objectif était de démontrer la fiabilité de la technique avec la Covid, et puis de l’utiliser comme plate-forme pour la prochaine pandémie, car, malheureusement, il y en aura d’autres », souligne le chercheur.

Dans les prochains mois ou années, il est possible qu’une start-up émerge de ces recherches sur les modes de délivrance des vaccins.

Un environnement stimulant

Le MIT, installé à Boston, tout comme l’Université de Harvard, jouit d’une belle renommée tant dans le milieu universitaire que parmi le grand public. Nombre d’inventions high-tech sortent de ses laboratoires.

« L’environnement du MIT est très stimulant. Il y a toujours plein de conférences de grande qualité, avec des « keynote speakers » au top. Et on n’est qu’au contact de gens extrêmement motivés. C’est une chance de travailler là-bas.»

La puissance du réseau

Comment trouve-t-on un post-doc de deux ans au MIT ? « Un des membres de mon jury de thèse, laquelle avait consisté à développer une méthode d’immobilisation de protéines sur des surfaces à l’UCLouvain, avait fait une année sabbatique dans le laboratoire du Pr Robert Langer du MIT, au sein du Koch Institute. Cette personne, ayant apprécié ma thèse, m’a conseillé de contacter ce labo et m’a proposé de mettre son nom comme recommandation », explique Aurélien Vander Straeten.

La première année, il a postulé et reçu une bourse américano-belge BAEF et une bourse WBI.WORLD. Ensuite, de 2020 jusqu’à aujourd’hui, il a été financé directement par le MIT, tout en gardant la bourse WBI.

Saut de l’académique vers l’industrie

En septembre, Aurélien vander Straeten clôturera son parcours académique pour débuter une nouvelle aventure professionnelle au sein de Quantoom Biosciences, une des filiales du groupe Univercells, basée à Nivelles et dont la mission est de fournir un meilleur accès aux vaccins.

« Le MIT pousse à développer l’esprit d’entrepreneur, à trouver une application à toutes les recherches qui y sont menées. Mon projet est, lui-même, très appliqué : même si publier dans des grandes revues est important, notamment pour évoluer dans le monde académique, réussir à créer une imprimante à vaccins qui fonctionne et ensuite la commercialiser via le lancement une start-up, c’est plus important encore. C’est ainsi qu’est née mon envie de travailler dans le monde industriel. Mais toutes les portes restent ouvertes », conclut-il.