Christian Du Brulle

La chimie verte se nourrit de fruits de dragon

Durée de lecture : 4 min

Série (3/5) : Sciences Nord-Sud

Au rayon des fruits exotiques, un petit nouveau vole la vedette aux noix de coco, ananas et autres papayes. Le « fruit du dragon », aussi connu sous le nom de pitaya, est de plus en plus populaire auprès des consommateurs. Considéré comme un « super fruit », il refermerait une chaire riche en fibres, vitamines et autres nutriments essentiels.

Pitaya: fruit en croissance avec taches.
Pitaya: fruit en croissance avec taches.

Sa production est toutefois aujourd’hui en péril. L’arbre qui produit ce fruit est en effet atteint d’une maladie inconnue depuis une dizaine d’années. Ce qui entraine des pertes économiques importantes, notamment pour les agriculteurs du Vietnam, l’un des principaux pays exportateurs.

Lutter contre cette maladie dans la région est au centre du projet de recherche de l’Université de Liège, piloté en coopération avec l’Université d’Économie de Ho Chi Minh Ville, le service des Sciences et Technologies de Binh Thuan, l’International University et l’UCLouvain.

La mort des cactus impacte le sud du Vietnam

« Dans tous les pays producteurs, on constate qu’un ou plusieurs agents pathogènes touchent ces fruitiers, dont le mode de transmission n’est pas connu sur ce type de culture. La pathologie entraine à terme la mort du cactus qui porte le fruit, et ainsi cause une baisse de rendement auprès des agriculteurs » indique Aurore Richel, directrice du Laboratoire de Biomasses et de Technologies vertes à Gembloux Agro-Bio Tech, et responsable belge du projet.

« Cette maladie marque le fruit de taches orange. Et bien qu’il reste consommable, on note une diminution de sa vente, car l’intérêt du pitaya est aussi esthétique, c’est un beau fruit souvent sculpté comme décoration culinaire » précise-t-elle.

Fruit/pitaya.

Un des pays les plus impactés par ce problème est donc le Vietnam, un des leaders mondiaux de la culture du fruit du dragon. Et particulièrement la province du Bình Thuận, qui assure près des trois quarts de la production nationale. Pour les agriculteurs de la région, la culture du pitaya représente leur première source de revenus.

La transmission du pathogène évitée par le recyclage

Par ce projet, les scientifiques belge et vietnamiens visent plusieurs objectifs : caractériser la maladie, développer un traitement, mais aussi mettre en place des stratégies pour lutter contre sa propagation.
Avant de trouver un traitement, il faut identifier ce qui cause la transmission de la maladie. Les déchets organiques générés par la taille du cactus seraient les responsables de la propagation de l’infection. L’agriculteur coupe de fait régulièrement les branches du cactus afin d’augmenter sa fructification. Abandonnées le plus souvent au pied de l’arbre, les branches infectées contamineraient ensuite le cactus voisin.

« Dans une logique d’économie circulaire, nous proposons de ramasser ces déchets afin de les valoriser localement. Ce qui implique de changer les habitudes des agriculteurs. Un guide des bonnes pratiques sera d’ailleurs édité en vietnamien dans le cadre du projet », détaille la Dre Richel. « Ces déchets seraient ensuite réutilisés pour fabriquer du plastique biodégradable, mais aussi pour produire du gaz renouvelable ».

Unité de biométhanisation domestique.
Unité de biométhanisation domestique.

Bioplastique et biométhane au programme

Ces mises en valeur des déchets de la culture du fruit du dragon, actuellement à l’étude, offrent divers avantages environnementaux.

La fabrication de bioplastiques représente une solution intéressante pour pallier le problème de la pollution plastique d’origine pétrochimique. Le Vietnam génère à lui seul près de 6000 de tonnes de déchets plastiques, par jour. Les scientifiques évaluent ainsi que la moitié des déchets plastiques dans les océans seraient issus de la Chine, l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam…

« La méthanisation des déchets organiques permettrait de son côté d’alimenter les habitations locales en biométhane », précise la spécialiste en chimie verte. Réduisant de cette manière les émissions de dioxyde de carbone de la région, et améliorant du même coup le niveau de vie de la population.
Ce projet amène donc plusieurs solutions à des préoccupations importantes. En plus d’apporter une réponse originale à la lutte contre la maladie affectant la production fruitière au Vietnam.

« Pour la première fois, nous tentons de valoriser une biomasse atteinte par des agents pathogènes. L’originalité de la démarche réside dans l’idée que c’est justement en exploitant cette biomasse infectée que l’on pourra diminuer le risque de propagation de la maladie », conclut la Dre Richel.

Urbanisme montois à Haïti

Durée de lecture : 5 min

Série (2/5) : Sciences Nord-Sud

Niché dans la mer des Caraïbes, Haïti est régulièrement secoué par des tremblements de terre. Chaque année, le pays est également balayé par les ouragans tropicaux. Avec une densité de population de plus de 400 personnes au km², le pays doit répondre à une pression démographique importante. Tels sont les principaux enjeux auxquels doivent faire face les administrations responsables de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme du pays.

Port-au-Prince, bidonvilles et villas.
Port-au-Prince, bidonvilles et villas.

Faute de formation sur place, les Haïtiens mettent en œuvre des solutions importées, souvent non adaptées aux aléas naturels et sociaux du territoire. C’est pourquoi une équipe de chercheurs de l’Université de Mons, en collaboration avec l’ULiège et l’Université d’État de Haïti, s’investit depuis plus d’un an dans un projet de formation qui concerne des aménageurs haïtiens, par des Haïtiens, sur le territoire haïtien.

Un projet construit selon la réalité haïtienne

Pierre Cornut, professeur d’urbanisme à la Faculté d’architecture et d’urbanisme de l’UMONS, et coordinateur du projet, explique que l’idée de cette formation est née après le séjour de Pascal Simoens, initiateur et partenaire du projet. « Il était parti à Haïti dans le cadre de la reconstruction de Port-au-Prince après le séisme de 2010, particulièrement destructeur. On estime que pour une agglomération de 152 km², 70% des bâtiments ont été totalement détruits ou très endommagés. De nombreuses constructions n’ont pas tenu le coup en partie à cause de l’aménagement rural et urbain inadapté », ajoute-t-il.

La raison réside dans l’absence de formation de type master à Haïti dans l’aménagement des espaces urbains. Les rares professionnels formés sont par conséquent instruits à l’étranger, où les méthodes enseignées ne sont pas toujours efficaces devant les enjeux climatiques, sismiques et sociaux du territoire haïtien.

Tenir compte aussi des « croyances » locales

Depuis 2018, les chercheurs du projet proposent de ce fait une formation universitaire en urbanisme et aménagement du territoire à destination des locaux, adaptée aux besoins et à la réalité du pays.
« Plus globalement, la gestion des infrastructures d’une commune, que cela soit les égouts, la distribution d’eau, ou les routes, ne peut se faire correctement si on ne réfléchit pas à l’agencement des quartiers. Il y a une réelle demande de la part des administrations de disposer d’experts locaux dans ce domaine » souligne le docteur en sciences géographiques.

Port-au-Prince, immeubles en travaux.
Port-au-Prince, immeubles en travaux.

Les bureaux d’urbanisme étrangers sont généralement les seuls à répondre aux appels d’offres d’aménagement. Des bureaux qui n’apportent pas toujours des solutions en phase avec la culture du pays. « Un de ces bureaux a par exemple construit un nouveau quartier à Port-au-Prince après le séisme de 2010. Mais les architectes ont aménagé, sans le savoir, une zone considérée par les habitants comme maudite, il y a là-bas un problème de superstition, et donc personne ne veut y habiter ! »

Un lexique en créole propre à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme

La formation mise en place par le projet vise donc des Haïtiens qui travaillent déjà dans le secteur de l’aménagement du territoire. Elle prend la forme d’un Master de deux ans à horaire décalé, afin de permettre aux étudiants de concilier ces études avec leur vie professionnelle et familiale. Ils sont à ce jour une trentaine à clôturer leur première année.

L’enseignement est donné en français, mais aussi dans la langue locale, le créole, car seule une minorité de la population parle couramment français. « L’un des objectifs du projet vise d’ailleurs à créer un lexique en créole propre à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme. La formation étant nouvelle à Haïti, de nombreux termes doivent en réalité être inventés dans la langue du pays ! »

Les cours sont donnés par des urbanistes haïtiens déjà formés. Les matières sont organisées à l’aide d’un professeur belge. Les cours sont coconstruits par douze binômes de professeurs belgo-haïtiens. « Une formation doctorale sera proposée à certains de ces professeurs haïtiens dans la suite du projet. Ainsi qu’aux étudiants les plus prometteurs. L’idée étant de créer une unité de recherche et d’enseignement en urbanisme et aménagement au sein de l’Université de Haïti », précise le géographe.
Des travaux de recherches sont déjà menés dans le cadre du Master, à travers des ateliers collaboratifs appelés « Kombit ». Tous les quatre mois, pendant deux semaines, les étudiants travaillent sur un projet d’aménagement, dans un quartier. Ces cas pratiques leur permettent de travailler directement sur le terrain.

L’urbanisme, outil d’apaisement des tensions sociales ?

« Nous espérons que les idées envisagées dans ces travaux d’étudiants seront creusées à l’avenir. Mais nous devons reconnaître que c’est un terrain d’étude compliqué. Principalement en raison des troubles sociopolitiques qui bloquent très souvent le pays ces derniers mois… »

Cette instabilité trouverait en partie son origine dans l’organisation de l’espace urbain. Six Haïtiens sur dix vivent aujourd’hui dans des grandes villes. Rien qu’à Port-au-Prince, on compte 2,5 millions d’habitants. Une surpopulation qui accentue inévitablement les tensions au sein de la population.

Selon les scientifiques, un aménagement pertinent du territoire apporterait une meilleure qualité de vie aux Haïtiens, et pourrait de cette façon améliorer les conditions politiques et sociales du pays. En plus d’apporter une meilleure résistance des quartiers face aux futurs événements climatiques et sismiques.
L’équipe de géographes, urbanistes et architectes belges prévoit de poursuivre leur collaboration avec les Haïtiens d’ici la fin du projet, en 2022.

« Une fois le laboratoire créé, nous envisageons de relancer un nouveau projet, de recherche cette fois-ci, afin de développer des solutions concrètes avec nos collègues locaux » indique encore le Dr Cornut.

Le taux de gaz dans le lac du volcan Taal signe son activité

Durée de lecture : 5 min

Série (1/5) : Sciences Nord-Sud

Les chercheurs des universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’intéressent à une multitude de thématiques. Cette semaine, ils nous emmènent au « Sud ». Là où leurs recherches bénéficient autant à la Science qu’au quotidien des populations qu’ils croisent sur leur chemin.

Aux Philippines, il est considéré comme le plus dangereux des volcans. Explosif, très actif, et possédant un système hydrothermal, le Taal est connu pour ses éruptions phréato-magmatiques. Des phénomènes destructeurs combinant coulées de lave et explosions d’eau et de gaz à très haute température.

Volcan Taal, Philippines.
Volcan Taal, Philippines.

L’évaluation du risque est primordiale si les autorités veulent réduire l’impact d’une telle catastrophe. Ce qui passe par la surveillance des signaux révélant une activité volcanique. Depuis 2013, une équipe de l’Université Libre de Bruxelles applique une méthode innovante pour mieux tenir à l’œil le volcan Taal.

Un projet mené en collaboration avec le Philippine Institute of Volcanology and Seismology (PHIVOLCS), l’Université de Los Banos, et l’UCLouvain.

Des sondes aquatiques reniflent les gaz volcaniques

Installation d'instruments dans le lac du volcan Taal.
Installation d’instruments dans le lac du volcan Taal.

Dans le cadre de la surveillance d’un volcan, différents paramètres sont étudiés : les séismes, les déformations terrestres et les émissions de gaz. En ce qui concerne le volcan Taal, ces gaz ont la particularité d’être émis dans le lac qu’il abrite.

« Nous avons donc installé dans ce lac volcanique un système unique au monde, qui mesure les émissions de gaz carbonique. Au bout de six années d’expériences, nous avons démontré qu’étudier ce paramètre est très pertinent pour estimer le niveau d’activité volcanique », explique le Pr Alain Bernard, volcanologue au laboratoire G-TIME de l’ULB, et coordinateur du projet.

Une éruption détectée trois mois plus tôt

C’est à la suite d’une étude menée sur le volcan Kelud, en Indonésie, que ce système a été initialement conçu. Les scientifiques de l’ULB ont à l’époque tenté de modifier des sondes destinées à mesurer le CO2 atmosphérique. Ils les ont recouvertes d’une membrane perméable aux gaz et imperméable à l’eau afin qu’elles puissent fonctionner dans le lac du Kelud.

Grâce à ces mesures, les volcanologues ont réussi à prédire trois mois à l’avance l’éruption du volcan. « C’était plutôt un coup de chance, car les instruments n’étaient alors pas installés sur le Kelud de manière permanente », nuance le Dr Bernard. « Mais les résultats étaient encourageants. Du coup, nous avons décidé d’exploiter cette méthode dans le cadre du projet sur le volcan Taal. Nous avons amélioré le système en lui permettant de mesurer les gaz en continu et en temps réel. Des données qui sont ensuite transmises au PHIVOLCS ».

CO2 et séisme seraient connectés

Depuis 2013, les chercheurs ont pu être les témoins de deux crises sismiques chez ce volcan. Ils ont noté que le taux de CO2 dans le lac augmentait selon cette activité. Plus encore, cette augmentation du niveau de gaz serait en fait le tout premier signe annonciateur d’un séisme volcanique.

« Nous ignorons encore ce qui initie les tremblements de terre d’origine volcanique. Est-ce les mouvements du magma dans la chambre magmatique ? Ou autre chose ? Depuis cette étude sur le Taal, nous suspectons que ces crises soient d’origine hydrothermale. Les gaz dans le système seraient mis sous-pression et feraient trembler la structure du volcan. Ces gaz remonteraient la cheminée du volcan jusqu’à atteindre le lac, faisant augmenter la quantité de gaz carbonique dans l’eau », développe le volcanologue.

Éruption phréatique.
Éruption phréatique.

Cette hypothèse doit bien sûr encore être démontrée, mais le taux de CO2 aquatique semble être un indicateur utile pour diagnostiquer les phénomènes volcaniques. Bien que l’étude de ce paramètre ne soit pas pertinente pour tous les volcans.

« Évaluer la variation de CO2 aux abords d’un volcan pose problème, car les données sont biaisées par le background atmosphérique. Le gaz carbonique étant naturellement présent dans l’air. C’est seulement dans le cas des volcans disposant d’un lac, où l’on peut étudier ce gaz dans l’eau avant qu’il ne soit dilué dans l’atmosphère, que les données sont les plus fiables ».

Dans le cas du Taal, les Philippins disposent donc aujourd’hui d’une nouvelle technologie utile, à côté de leurs autres méthodes de monitoring.

Une sensibilisation des populations nécessaire

En parallèle à cette activité de recherche, ce projet vise également à sensibiliser les habitants aux risques volcaniques. 10 000 personnes vivent à ce jour à proximité immédiate du Taal. Sans compter les presque 2 millions d’habitants de Manille, située à 60 kilomètres du site du volcan.

Alerter la population d’un regain d’activité volcanique demeure contre-productif si cette population ne réagit pas correctement. « La dernière éruption remonte à 1965. De nombreux habitants n’en ont donc jamais connue. Les partenaires locaux ont ainsi organisé des séminaires pour informer les habitants »
Le projet a choisi cinq villages pilotes les plus à risque pour y expliquer ce qu’est une éruption volcanique, la manière dont elle se manifeste, et ce qu’il faut faire si cela arrive.

« Nous estimons aujourd’hui qu’évacuer toutes ces personnes prendrait entre 2 et 3 semaines. De plus, une fois évacués, les habitants doivent être relogés, et ce pour une durée indéterminée. Une éruption volcanique peut durer plusieurs semaines, mais aussi plusieurs années, ça s’est déjà vu », précise le Dr Bernard.

Pour rappel, le volcan Taal a connu 33 éruptions magmatiques depuis le 16e siècle. Et cela fait aujourd’hui 42 ans que le volcan ne s’est pas manifesté… La probabilité d’avoir une nouvelle éruption est donc élevée, et il est primordial de s’y préparer.

 

Les yeux et les oreilles de Daily Science (121)

Durée de lecture : 8 min

Il fera moins chaud en juillet 2063, identification du signal qui permet la différenciation des cellules neurales, la batterie du futur se prépare à Louvain-la-Neuve, le satellite belgo-néerlandais SIMBA dans les starkings blocks, coup de chaud sur Liège, le Boson de Brout, Englert et Higgs outil de recherche pour la nouvelle physique…

À la rédaction de Daily Science, nous repérons régulièrement des informations susceptibles d’intéresser (ou de surprendre) nos lecteurs. Découvrez notre dernière sélection.

 

Il fera moins chaud en juillet 2063!

« La vague de chaleur continue ce 5 juillet 2063, avec un temps très ensoleillé. Durant le courant de la journée, des nuages cumuliformes pourront se développer. Il fera très chaud, avec des maxima jusqu’à 37 degrés en Campine »… Les prévisions de l’Institut royal météorologique de Belgique pour… 2063 sont bien entendu farfelues. Ce petit exercice de prospective auquel l’IRM s’est livré au début de l’été vise à illustrer l’usage potentiel de certains de ses modèles climatiques.

« Pour obtenir ces “prévisions”, nous avons utilisé notre modèle de prévision numérique en mode climat en le faisant tourner de 2006 jusqu’en 2100 », indique l’Institut météorologique sur son site. « Pendant cette période, nous avons adapté chaque année les concentrations de gaz à effet de serre en suivant les scénarios du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) ».

« Pour être tout à fait clairs, nous ne prévoyons pas une vague de chaleur pour exactement le 5 juillet 2063. Ceci n’est qu’une illustration de comment les vagues de chaleur pourraient être dans le futur. Ce à quoi on peut s’attendre, c’est que des vagues de chaleur et des températures extrêmement chaudes se produisent de manière plus fréquente ».

Avec ses prévisions de pic de chaleur à 37 degrés, le modèle en question a toutefois été rattrapé ces dernières heures par la réalité. La barre des 40 degrés a été dépassée dans diverses stations en Belgique, comme le montre cet assemblage des cartes de températures mesurées par… l’IRM, ce 25 juillet 2019, et également diffusées sur son site.

 

Identification du signal qui permet la différenciation des cellules neurales

Une équipe de chercheurs menée par Pierre Vanderhaeghen et Jérôme Bonnefont (ULB et KULeuven) a mis en lumière un nouveau mécanisme moléculaire favorisant la différenciation des cellules souches neurales pendant le développement du cerveau.

Le cerveau est un organe complexe constitué de milliards de cellules aux fonctions diverses. L’équipe de Pierre Vanderhaeghen étudie le développement du cortex cérébral, la couche extérieure de neurones de notre cerveau. « Pendant le développement neural, un jeu d’interactions complexes, basées sur des signaux intrinsèques et extrinsèques, détermine le sort des cellules progénitrices neurales », indique le professeur Vanderhaeghen. « Dans un premier temps, ces cellules progénitrices continuent de se multiplier, produisant toujours plus de cellules pour le cerveau pendant sa croissance. A un certain stade, elles doivent arrêter cette multiplication et commencer à se différencier. En d’autres termes, elles doivent se spécialiser pour devenir chacune un type spécifique de cellule cérébrale. »

Les chercheurs ont découvert que le passage de la croissance à la différenciation est dû à un facteur moléculaire, appelé Bcl6. Il rend les cellules progénitrices « sourdes » au signal de prolifération qui les faisait jusqu’alors se multiplier : c’est alors que commence leur différenciation.

« Ces résultats nous permettent de mieux comprendre la logique moléculaire de ce que l’on appelle la conversion neurogénique. Grâce à cet ingénieux “interrupteur”, la différenciation peut avoir lieu en dépit de la présence de nombreux signaux extrinsèques, dont certains sont même contradictoires», indique encore le Pr Vanderhaegen.

 

La batterie du futur se prépare à Louvain-la-Neuve

Le Pr Geoffroy Hautier, de l’Institut de la matière condensée et des nanosciences de l’UCLouvain, et ses collègues, ont mis au point un nouveau matériau solide susceptible d’améliorer les performances et la sûreté des batteries dites « tout-solide ». Ces batteries n’utilisent plus de liquide comme électrolyte. Le matériau en question est le LiTi2(PS4)3 ou LTPS.

Un des défis posés par la transition énergétique concerne le stockage de l’énergie verte lorsqu’elle est produite (en journée pour le photovoltaïque ou lorsque le vent souffle suffisamment pour l’éolien) afin de pouvoir l’utiliser à la demande.

En termes de stockage par batterie, la technologie ion-lithium est actuellement la plus performante. Cette technologique est utilisée dans la petite électronique (smartphone, ordinateurs portables) et considérée comme la meilleure option pour les voitures électriques. Mais ces batteries ion-Li présentent, dans certains cas des risques d’inflammation. En cause, la présence dans la batterie d’un liquide organique indispensable, l’électrolyte, qui est hautement inflammable.

La solution ? Remplacer cet électrolyte liquide et inflammable par un solide (c’est-à-dire passer à l’utilisation de batteries dites « tout-solide »). Une étape difficile à franchir entre autres parce que les ions lithium dans les solides sont moins mobiles que dans les liquides. Ce qui limite les performances de la batterie en matière de vitesse de charge et de décharge.

C’est ici que la découverte des chercheurs de l’UCLouvain se situe. Ils ont observé dans ce matériau le plus grand coefficient de diffusion du lithium (une mesure directe de la mobilité) jamais mesuré dans un solide.

Cette mobilité du lithium provient de la structure cristalline unique (l’arrangement des atomes) du matériau. La compréhension de ce mécanisme ouvre de nouvelles perspectives dans le domaine des solides conducteurs de lithium et, au-delà du LTPS, ouvre la voie à la recherche d’autres matériaux ayant des mécanismes de diffusion similaires.

Le satellite belgo-néerlandais SIMBA dans les starkings blocks

Une équipe de chercheurs et d’ingénieurs de l’Institut Royal météorologique (IRM) et du STCE (Solar-Terrestrial Centre of excellence) vient de finaliser le satellite SIMBA pour son lancement dans le cadre du projet éponyme de l’ESA (European Space Agency), financé par BELSPO. Le satellite a été construit en collaboration avec la KULeuven et ISIS-Innovative Solutions In Space.

 

Le satellite belgo-néerlandais SIMBA d'étude du bilan radiatif de la Terre.
Le satellite belgo-néerlandais SIMBA d’étude du bilan radiatif de la Terre.

SIMBA (Sun-earth IMBAlance), s’intéresse au bilan radiatif terrestre, soit la différence entre le rayonnement solaire entrant et celui émis par la Terre, au sommet de l’atmosphère. « Nous pouvons déduire de ce bilan si la planète se réchauffe ou si elle se refroidit », indique l’IRM. Le satellite est équipé d’un radiomètre afin de mesurer ce rayonnement. Le but sera de vérifier s’il est possible de mesurer, à l’aide d’un seul et même instrument, le rayonnement solaire entrant et le rayonnement sortant émis par la Terre.

 

Coup de chaud sur Liège

Lorsque le mercure s’emballe, comme cette semaine par exemple, les citadins recherchent la fraîcheur dans les parcs et forêts ou, quand ils le peuvent, partent en exode vers des zones plus vertes.

C’est un phénomène bien connu. Appelé “îlot de chaleur urbain”, ce phénomène s’explique par le remplacement des sols couverts de végétation et perméables par des bâtiments et des revêtements imperméables.

Le projet SmartPop, financé en partie par le programme STEREO III (Belspo/Politique scientifique fédérale), a pour objectif d’analyser et de prévoir l’évolution de l’urbanisation et de la population en Wallonie afin de mieux estimer les risques auxquels les habitants pourraient être exposés, comme les inondations, la pollution de l’air ou des vagues de chaleur.

L’équipe du projet SmartPop a ainsi estimé les occurrences et intensités d’îlots de chaleur urbains et donc l’exposition de la population au stress thermique pour la ville de Liège dans les conditions climatiques actuelles (1996-2015) et futures (2026-2045 et 2081-2100).

SmartPop: Liège
SmartPop: Liège

Sur base des températures moyennes de l’air dans le centre de la ville relevées pendant les mois d’été durant 20 ans (de 1996 à 2015), l’équipe peut affirmer que le centre de Liège est soumis à des températures jusqu’à 4° supérieures à celles retrouvées aux endroits les plus frais dans la région, et ceci en appliquant une correction pour l’effet du relief.

Le Boson de Brout, Englert et Higgs, outil de recherche pour la nouvelle physique

Lors de l’édition 2019 de la conférence sur la physique des hautes énergies organisée par la Société européenne de physique (EPS-HEP) à Gand (Belgique), les collaborations ATLAS et CMS, deux énormes expériences placées sur le grand collisionneur de Hadrons du CERN, situé à Genève, ont présenté une série de nouveaux résultats. Il s’agit notamment de plusieurs analyses réalisées à partir de l’ensemble des données enregistrées lors de la deuxième exploitation du LHC) du CERN, à une énergie de collision de 13 TeV, entre 2015 et 2018. Parmi les résultats marquants figurent les mesures de précision les plus récentes portant sur le boson de Brout, Englert et Higgs. En l’espace de seulement sept ans depuis la découverte de cette particule unique en son genre, les scientifiques ont étudié de manière approfondie plusieurs de ses propriétés.

Le boson de Brout, Englert et Higgs est ainsi en voie de devenir un outil puissant pour la recherche d’une nouvelle physique.

Illu: Candidats d'un boson de Higgs produit avec un boson Z. ATLAS (à gauche) : les deux se désintègrent laissant à la fin deux électrons (en vert) et quatre muons (en rouge). CMS (à droite) : le boson de Higgs se désintègre en deux quarks c, générant des jets (cônes) ; le boson Z se désintègre en deux électrons (en vert) (Image : ATLAS/CMS/CERN)
Illu: Candidats d’un boson de Higgs produit avec un boson Z. ATLAS (à gauche) : les deux se désintègrent laissant à la fin deux électrons (en vert) et quatre muons (en rouge). CMS (à droite) : le boson de Higgs se désintègre en deux quarks c, générant des jets (cônes) ; le boson Z se désintègre en deux électrons (en vert) (Image : ATLAS/CMS/CERN)

 

Les prothèses cardiaques deviennent plus sûres

Durée de lecture : 3 min

Dernière ligne droite pour le Pr Patrizio Lancellotti, cardiologue à l’Université de Liège. Le médecin, qui dirige le service de cardiologie de l’hôpital universitaire du Sart-Tilman, s’intéresse depuis plusieurs années à la « durabilité » des valves cardiaques ainsi qu’à la prévention des infections dans ces prothèses comme dans d’autres dispositifs utilisés en chirurgie cardiaque, tels les cathéters intravasculaires. Et il est près de toucher au but!

Au sein du Giga, l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences biomédicales de l’ULiège, il avait décroché, en 2015, une importante bourse du Conseil européen de la recherche (ERC) pour son projet PV-COAT. Disposant de deux millions d’euros sur cinq ans, le chercheur souhaitait élaborer un nanogel capable de rendre les prothèses valvulaires moins sensibles à toute une série de problèmes.

Cette nouvelle technologie, un polymère chargé notamment d’agents antiplaquettaires et anticoagulants, devait pouvoir s’adapter à toutes les prothèses de valvules cardiaques disponibles sur le marché, mais également être applicable sur d’autres dispositifs cardiaques, comme des pacemakers ou encore des cathéters intravasculaires.

Une technologie brevetée

“Plus de 100 millions de personnes dans le monde souffrent d’un problème de valve cardiaque”, rappelait l’Université de Liège, au début de ce projet européen. “Dans les cas les plus graves, ce problème provoque des essoufflements, des douleurs thoraciques, des étourdissements et des évanouissements. Le traitement peut passer par le remplacement des valvules cardiaques déficientes. Mais cela peut comporter certains risques. Les patients qui se sont vu implanter des valves cardiaques artificielles ont généralement besoin d’un traitement anticoagulant à vie, ce qui déclenche souvent des réactions indésirables”.

C’est pour améliorer la biostabilité et l’hémocompatibilité des dispositifs cardiovasculaires artificiels que le Pr Lancellotti s’est lancé dans le développement d’un nanopolymère améliorant ces propriétés des prothèses. Un nanopolymère qui doit bien entendu être également biocompatible.

Deuxième bourse ERC pour le chercheur

Dans le cadre de PV-COAT, le scientifique et ses collaborateurs ont réussi à mettre au point un tel produit: le « Coatigel », une technologie qui a été brevetée. Il ne reste plus qu’à la diffuser largement. Le Pr Lancellotti vient de décrocher dans ce cadre un second financement européen (ERC Proof of Concept) pour la mise en production de son produit en ce qui concerne les cathéters.

« Les cathéters veineux périphériques et centraux comptent parmi les dispositifs médicaux les plus implantés en contact avec le sang pour les applications cliniques à court et à long terme », rappelle l’Université de Liège. « Malgré la mise en œuvre de mesures de prévention à l’hôpital, les cathéters sont souvent sujets à des infections et à des complications thrombotiques, ce qui entraîne une hospitalisation plus longue, des coûts de soins de santé plus élevés, voire des décès ».

Spin off en vue

Baptisé CMD-COAT, ce nouveau projet vise à apporter une solution innovante et rapide à ce besoin médical, économique et sociétal. « Notre technologie Coatigel brevetée consiste à greffer un polymère à la surface des cathéters», indique le Pr Lancellotti. « Ce polymère combine des propriétés antiadhésives, antimicrobiennes et antithrombotiques qui vont garantir des performances cliniques plus longues que pour les cathéters actuellement disponibles».

Aux yeux de cet ancien lauréat du Prix Jacqueline Bernheim (en 2004!), cette nouvelle technologie pourrait donc s’adapter à tous les types de dispositifs implantables. Son projet prévoit également la mise en place de partenariats avec des acteurs de ce marché spécifique pour adapter la technologie aux contraintes de fabrication. CMD-COAT devrait se traduire également par la création d’une spin-off.

 

L’anonymat digital n’existe pas, autant le savoir une bonne fois pour toutes

Durée de lecture : 4 min

Toutes les traces que nous générons, toutes les données nous concernant, que nous communiquons d’une manière ou d’une autre, même les plus anonymes et les plus incomplètes, toutes ces informations permettent… de nous identifier avec une quasi-certitude! Telle est la conclusion d’une recherche menée par Luc Rocher, aspirant FNRS au pôle en ingénierie mathématique de l’UClouvain.

Le doctorant a travaillé avec un spécialiste du domaine, le Pr Yves-Alexandre de Montjoye, désormais professeur assistant, responsable du Computational Privacy Group à l’Imperial College de Londres.

Les deux chercheurs, accompagnés par Julien Hendrickx (Icteam/UCLouvain) ont élaboré un algorithme qui permet d’estimer, avec grande précision, si des données anonymes, mais « réidentifiées », appartiennent bien à une même personne ou non. L’algorithme évalue la probabilité pour une combinaison de caractéristiques connues d’être suffisamment précise pour décrire un seul individu parmi plusieurs milliards de personnes.

Une réidentification à 99,98%

En utilisant cette méthode, les chercheurs de l’UCLouvain et de l’Imperial College London ont montré que 99.98% des Américains seraient correctement réidentifiés dans n’importe quelle base de données en utilisant 15 attributs démographiques, avec des chiffres similaires à travers le monde (16 attributs en ajoutant la nationalité).
« Beaucoup de personnes vivant à New York sont des hommes et ont la trentaine. Parmi elles, beaucoup moins sont également nées le 5 janvier, conduisent une voiture de sport rouge, ont deux enfants et un chien », précise Luc Rocher, dans un communiqué de l’UCLouvain. « Des informations plutôt standards, que les entreprises demandent régulièrement. Et qui permettent de réidentifier les individus ».

Après avoir appris quelles caractéristiques rendent les individus uniques, les algorithmes des chercheurs génèrent des populations synthétiques pour estimer si un individu peut se démarquer parmi des milliards de personnes.

« En Belgique, depuis 2017, certaines données médicales collectées par des hôpitaux sont revendues de manière anonyme. Le sont-elles vraiment ? C’est là tout l’intérêt du modèle développé par les chercheurs de l’UCLouvain et du Imperial College London, puisqu’il permet désormais de vérifier la réalité, ou non, de cet anonymat », estime l’UCLouvain.

Tout le monde recueille des données

Voici un peu plus d’un an, l’ingénieur civil Yves-Alexandre de Montjoye, qui jongle avec les mathématiques appliquées et la protection de la vie privée avait déjà indiqué à Bruxelles, lors d’une conférence « Science & Cocktails », qu’au départ de quelques bribes de données, il était possible d’identifier avec quasi certitude un individu.

À quoi peuvent servir les données d’un téléphone portable ? Comment utiliser en toute sécurité les données volumineuses tout en allant de l’avant ? Ces questions étaient au centre de cette rencontre avec un large public.

« Nous vivons à une époque où l’information sur la plupart de nos mouvements et de nos actions est recueillie et stockée en temps réel. Tout le monde recueille des données sur vous : vos recherches sur Google, vos commandes de nourriture en ligne, vos lieux de vacances et les profils d’autres personnes que vous consultez sur Facebook. Et la disponibilité d’un téléphone mobile à grande échelle, d’une carte de crédit, d’un historique de navigation, etc., augmente considérablement notre capacité à comprendre et potentiellement affecter le comportement des individus et des collectifs.

Toutefois, l’utilisation de ces données soulève des préoccupations légitimes en matière de protection de la vie privée. Lors de cet événement, Yves-Alexandre de Montjoye a expliqué comment les mécanismes traditionnels de protection des données ne parviennent pas à protéger la vie privée des personnes à l’ère des grandes données. Et il explique comment des informations sensibles peuvent souvent être déduites de données apparemment inoffensives.

Les mots de passe et la cryptographie n’y changent rien

Et pour celles et ceux qui pensent qu’avec quelques bons mots de passe et autres outils de cryptographie, il est possible de protéger durablement ses données… Mieux vaut tout de suite faire son deuil de cette idée.

« Qu’il s’agisse de messages, de photos de vacances ou de tout autre type d’informations personnelles transmises ou stockées sur internet: ces données sont absolument transparentes. Ou du moins, elles le seront dans un proche avenir», martèle le scientifique québécois Gilles Brassard, spécialiste de la cryptographie quantique.

De passage à Bruxelles en début d’année dans le cadre de la chaire du Québec à l’Académie royale des Sciences, ce professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal disait: «rien de ce que vous confiez en ligne n’est sûr. Ou plus exactement, rien de ce que vous avez confié ou transmis jusqu’à présent, et ce depuis les débuts de l’internet, n’est confidentiel »…

 

Marc Van Montagu : «La science est aujourd’hui menacée, défendons-la !» 

Durée de lecture : 5 min

Pour Marc Van Montagu, professeur émérite à l’université de Gand, la science et l’innovation forment un continuum et le fil rouge d’une vie consacrée sans répit à la biologie moléculaire et aux biotechnologies. Parcours d’un chimiste « hors normes », récompensé notamment du prix mondial de l’alimentation (en 2013), considéré comme le Prix Nobel de l’agriculture.

Quatre ans après Crick et Watson

En 1955, son travail de licence emmène Marc Van Montagu à étudier, presque par hasard, des enzymes de l’orge, rappelant ainsi la longue tradition brassicole de notre pays ̶ et aussi de ses centres de recherche. Déjà passionné par la continuité enseignement-recherche-applications, le jeune chercheur crée une école technique près du réacteur nucléaire de Geel et en devient le sous-directeur. Sentant pointer la guerre scolaire, il retourne à l’université. Ses réflexes de chimiste organicien le portent naturellement à s’intéresser à la structure de l’ARN.

« Nous sommes en 1957, se souvient-il, Watson et Crick avaient résolu la structure de l’ADN quatre ans plus tôt. Mais l’ARN était encore mystérieux, même si l’on pressentait qu’il joue un rôle fondamental dans le monde du vivant. C’était une époque passionnante. »

Une science « portes ouvertes »

Dans cette découverte de la chimie du vivant, Walter Fiers, directeur du laboratoire de biologie moléculaire à Gand, décide d’utiliser les connaissances acquises pour étudier les cancers humains. Marc Van Montagu et son collègue le plus proche, Jeff Schell, choisissent quant à eux de se consacrer aux cancers des végétaux.

« Il y avait au laboratoire 150 souches de la bactérie Agrobacterium tumefaciens, connue pour induire des tumeurs dans de nombreux végétaux. Nous voulions en comprendre le mécanisme. Dans ce but, nous échangions souches et connaissances entre nos équipes. Pour moi, la science ne se conçoit que « portes ouvertes », et forcément au niveau international. »

« J’avais pris alors un poste en faculté de médecine à Gand car mes collègues possédaient un microscope électronique. Je pressentais que cet outil alors peu répandu allait me rendre de bons services pour comprendre les mécanismes et les molécules en jeu dans le développement des cancers. »

Manipulations génétiques

Ce fut en effet un bon choix : en 1974, Van Montagu et Schell montrent qu’un plasmide (une molécule d’ADN distincte de l’ADN chromosomique) pourrait être la cause des tumeurs provoquées par Agrobacterium tumefaciens.

Des échanges de matériel génétique peuvent donc se produire entre des bactéries et des végétaux, qui l’intègrent dans leur génome. Forts de cette connaissance, les deux chercheurs développent une technique révolutionnaire pour transférer des gènes étrangers dans des plantes. Ils entrevoient aussitôt les formidables opportunités que cette technologie ouvre pour l’agriculture, l’alimentation, la santé et l’environnement. Rendre un végétal résistant à des insectes ou producteur d’un médicament : les enjeux paraissaient immenses. Pourtant, l’article dans lequel Marc Van Montagu décrit ces travaux fondamentaux ne soulève qu’un enthousiasme modéré dans la communauté scientifique. C’est le rédacteur du prestigieux Journal of Molecular Biology qui doit en faire lui-même la revue car le sujet était loin d’attirer les experts…

Créer de nouvelles plantes

Par contre, des financiers américains montrent rapidement un intérêt pour ces « bio-technologies » et approchent les scientifiques de Gand. Convaincu que l’Europe est à la hauteur, Marc Van Montagu décide de développer la technologie en Belgique. Sa société Plant Genetic Systems (PGS) voit le jour en 1982.

Rapidement, la « spin-off » met au point les premiers organismes génétiquement modifiés, ouvrant ainsi une ère nouvelle de la biologie moléculaire des plantes. Il devenait possible de transformer le matériel génétique et créer de nouveaux végétaux. Les oppositions n’ont pas tardé. Et, compte tenu des formidables enjeux de propriété intellectuelle, la société a été impliquée dans plusieurs procès, notamment avec le géant américain Monsanto. Ironie du sort, PGS, après avoir été vendue à Bayer CropScience, se retrouve désormais dans le giron de Monsanto, lui-même racheté par Bayer en 2018…

Avec le recul, Marc Van Montagu reconnaît que ses objectifs n’ont pas été atteints. Ou pas encore… Il regrette que les grands acteurs industriels et financiers ne se préoccupent plus que des produits, et non de la longue chaîne de la recherche et de la connaissance qui a permis ces développements.

« Les biotechnologies tournent aujourd’hui au ralenti. C’est devenu compliqué et très cher. Vous avez besoin d’autorisations à chaque étape. Tout le monde a peur de tout. Il faut pourtant reconnaître qu’il n’y a eu aucun accident. Mais personne, ou presque, n’ose affirmer qu’on ne voit aucun danger dans cette technologie qui pourrait être une solution pour une agriculture bien plus durable. »

Un renouveau de la confiance dans la science ?

Dans ces conditions, quelle piste préconise le scientifique qui, précisons-le, est aussi membre de l’Académie nationale des sciences américaine et fut plus de dix ans président de la Fédération européenne de biotechnologie ? « Nous devons défendre l’acquis de la science. On voit aujourd’hui un vaste mouvement antiscience se développer au niveau mondial. Celui-ci a déjà ralenti le développement de l’énergie nucléaire et des biotechnologies”.

“Demain, cette opposition va impacter la santé avec les procès intentés aux vaccinations. Mais je reste confiant. J’ai obtenu du recteur de l’université de Gand que le raisonnement scientifique soit enseigné dans toutes les facultés. Je suis convaincu que nous sommes à l’aube d’un renouveau qui va restaurer confiance dans la science. Dans un futur plus ou moins proche, la forte demande pour une agriculture moins industrielle va nous faire redécouvrir le formidable potentiel du génie génétique et des biotechnologies végétales ».

 

NOTE:

Using Nature’s Shuttle, Wageningen, par Judith M. Heimann, Academic Publishers, 2018.
Using Nature’s Shuttle, Wageningen, par Judith M. Heimann, Academic Publishers, 2018.

Pour en savoir plus, un livre raconte l’aventure passionnante de ces biotechnologies végétales à travers le parcours et les travaux des scientifiques de l’université de Gand tels que Walter Fiers, Marc Van Montagu, Jeff Schell et Marc Zabeau (Judith M. Heimann, Using Nature’s Shuttle, Wageningen Academic Publishers, 2018).

Le mystère de l’amanite de Bweyeye est résolu

Durée de lecture : 3 min

Deux nouvelles espèces d’amanites viennent d’être découvertes par les scientifiques. Amanita bweyeyensis a été identifiée par le Dr Jérôme Degreef, un scientifique et mycologue de la Fédération Wallonie-Bruxelles au Jardin botanique de Meise. La seconde a été découverte après analyse de spécimens provenant de Madagascar et de Tanzanie: Amanita harkoneniana.

Il existe plus de 500 espèces d’amanites dans le monde. On ne cesse d’en découvrir de nouvelles. Ici, il s’agit de deux spécimens africains. Voici peu, c’était trois nouvelles espèces australiennes qui étaient mises au jour.

Une amanite phalloïde comestible

Surprise pour une des deux amanites africaines. Alors qu’elle relève clairement de la section des « phalloïdes », connues pour être toxiques, voire mortelles, celle de Bweyeye, découverte au Rwanda, est largement consommée par les populations locales…, sans le moindre souci. De quoi aiguiser la curiosité des chercheurs, et celle du Dr Degreef en particulier.

C’est lors d’une de ses missions de collecte de champignons au Rwanda, qu’il a été étonné de constater que les habitants du petit village de Bweyeye cueillaient d’énormes quantités de champignons du genre Amanita. Et bien que ceux-ci ressemblaient clairement aux amanites phalloïdes des régions tempérées connues pour être mortelles, aucun problème de santé à ce propos n’était à relever à Bweyeye.

Mission mycologique dans les montagnes du Rwanda

Comment se fait-il que les populations locales ne soient pas affectées par la consommation de ce champignon ? L’amanite récoltée à Bweyeye ne contiendrait-elle donc aucune toxine ? Si oui, pourquoi les consommateurs ne semblent-ils pas affectés? Ont-ils développé dans leur système digestif des enzymes leur permettant de digérer ces toxines ? Ou serait-ce la manière de préparer ou de cuisiner ces champignons qui atténueraient ou supprimeraient leur toxicité ? À moins qu’une mutation génétique n’ait fait apparaître une lignée comestible au sein d’une espèce connue pour être mortelle ?…

Toutes les hypothèses pouvaient être formulées. C’est ainsi qu’a débuté une longue enquête pour résoudre le « mystère de l’amanite de Bweyeye ». Les résultats en sont désormais connus.

Les analyses chimiques ont effectivement confirmé l’absence des toxines dans les spécimens récoltés. Dans un deuxième temps, l’étude de l’ADN de ce champignon a montré qu’il s’agissait d’une nouvelle espèce pour la science.

Elle a été dénommée Amanita bweyeyensis en reconnaissance de la contribution des habitants du village de Bweyeye dans cette découverte scientifique. Dernière surprise pour les chercheurs, les analyses moléculaires ont aussi démontré que l’espèce possédait bel et bien les gènes responsables de la production des toxines, mais qu’ils n’entrainaient pas leur production…

« C’est la première fois que la communauté scientifique est en mesure de démontrer qu’une espèce génétiquement capable de produire des toxines ne le fait pas réellement ou a perdu cette capacité », assure le scientifique. Serait-ce parce que les amanites de Bweyeye poussent plus particulièrement au pied d’Eucalyptus, comme ont pu le constater les chercheurs lors de leurs missions au Rwanda? Les mycologues de Meise n’en ont pas encore terminé avec cette étrange amanite!

3600 jours avant Apollo

Durée de lecture : 5 min

Les premiers pas de l’Homme sur la Lune, l’exploit de Neil Armstrong, réalisé dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, ont tenu l’Humanité en haleine. La course à la Lune, menée par les deux grandes puissances spatiales de l’époque, était alors brillamment remportée par les États-Unis.

À l’occasion du 50e anniversaire de cette extraordinaire aventure humaine et technologique, un coup d’œil dans le rétroviseur s’impose. Certes, l’Homme sur la Lune est une réussite américaine sans égal. Il ne faut cependant pas perdre de vue que dix ans plus tôt, quasi 3600 jours plus tôt, le premier engin humain à se poser sur la Lune, le 13 septembre 1959, était une sonde soviétique. C’est cette saga lunaire, très peu médiatisée en Occident, qui est notamment mise en avant au musée Lavotchkine, près de Moscou. Visite dans les collections historiques de cette entreprise, qui a fabriqué de nombreux engins spatiaux soviétiques, puis russes.

Après Spoutnik et Laika: la Lune

On le sait, le premier satellite artificiel de la Terre était soviétique. Spoutnik, lancé en 1957, a transmis ses « bips-bips » pendant plusieurs semaines avant de retomber sur Terre. Un mois après son lancement en orbite, c’est Laika, la petite chienne moscovite, qui fut expédiée dans l’espace. La course au cosmos était lancée. Y compris en direction de notre satellite naturel : la Lune.

Dès l’année suivante, en 1958, l’URSS inaugurait en effet son programme d’exploration lunaire. Le lancement de la première sonde « Luna » fut un échec. Mais en 1959, Luna-2 atteint son objectif et se posa sur la Lune. En réalité, elle s’y écrasa le 12 septembre 1959. L’Humanité venait de conquérir la Lune.

Le programme Luna, toujours d’actualité en Russie, va ensuite déboucher sur une série d’échecs, mais aussi de réussites, dont certaines ont fait l’Histoire.

Ainsi, un mois après Luna 2, la sonde Luna 3 prendra les toutes premières images de la face cachée de la Lune et les transmettra vers la Terre. La qualité est mauvaise. On y observe tout de même un relief plutôt différent de celui de la face visible. Une des grandes structures est baptisée « Mer de Moscou ». Par la suite, d’autres reliefs recevront le nom d’acteurs prestigieux de la cosmonautique russe, dont celui de Gagarine.

Propagande ou secret mal gardé ?

En 1966, c’est la sonde Luna 9 qui fait l’actualité. Luna 9 est la première sonde humaine à se poser en douceur sur le sol sélène et à en prendre une série de photos in situ.

Sonde Luna 9, Musée Lavotchkine, Moscou/Khimki. © CDB
Sonde Luna 9, Musée Lavotchkine, Moscou/Khimki. © CDB

Ses photographies donnent une vue panoramique de la surface lunaire immédiate, comprenant des vues des roches voisines et de l’horizon. Anecdote : les images de Luna 9 n’ont pas été diffusées immédiatement par les autorités soviétiques. Mais les scientifiques de l’observatoire de Jodrell Bank, en Angleterre, qui surveillaient la sonde spatiale, ont remarqué que le format du signal utilisé pour envoyer les images vers la Terre était identique à celui du système « Radiofax » internationalement utilisé par les journaux de l’époque pour transmettre leurs photos. Le journal britannique « Daily Express » envoya d’urgence un récepteur approprié à l’observatoire et les images de Luna 9 furent ainsi décodées et publiées dans le monde entier. Erreur de communication soviétique ou propagande subtile de l’URSS ? La guerre froide et la course à la Lune battaient alors leur plein…

En 1970, juste après l’exploit américain d’Apollo 11 et la mission Apollo 12, la sonde Luna 16 se pose sur la Lune et y récolte une centaine de grammes d’échantillon de sol. La même année, la première jeep télécommandée soviétique, le Lunokhod 1 (mission Luna 17) arrive sur la Lune. Bien que la course à la Lune était déjà largement gagnée par les États-Unis, l’URSS continua à expédier ses sondes Luna sur notre satellite jusqu’en 1976 (Luna 24).

La sonde Luna 10, lancée en 1966, fut le premier satellite artificiel de la Lune. © CDB
La sonde Luna 10, lancée en 1966, fut le premier satellite artificiel de la Lune. © CDB

Cinq nouvelles missions Luna en perspective

Le programme d’exploration lunaire a ensuite été mis en léthargie. Avec le regain d’intérêt actuel pour la Lune, il reprend cependant quelques couleurs en Russie. Cinq nouveaux lancements sont actuellement en préparation.

La mission Luna 25 tout comme Luna 26, qui devrait cartographier l’ensemble de la Lune et identifier des sites d’atterrissage dans les régions polaires, sont prévues pour 2021. En 2022, ce sera Luna 27, un atterrisseur, plus lourd, qui sera chargé de forer dans le sol lunaire sur deux mètres de profondeur et d’analyser la roche. Des missions menées en collaboration avec l’Europe spatiale (ESA).

Enfin, Luna 28 est une mission de retour d’échantillons lunaires sur Terre tandis que Luna 29 prévoit l’envoi d’un nouveau rover russe à la surface de la Lune.

On notera encore que dans la capitale russe, un autre musée, celui de la cosmonautique russe et avant cela soviétique, est également accessible.

Il propose un récit plus global de la conquête spatiale vue depuis Moscou. Dont cette intéressante visite virtuelle, proposée par… Google! La fin de la guerre froide a fait place au commerce et à la mondialisation…

Affiche résumant les pérégrinations des deux rovers lunaires soviétiques "Lunokhod". © CDB
Affiche résumant les pérégrinations des deux rovers lunaires soviétiques “Lunokhod”. © CDB

A Liège, des chercheurs dissèquent les jeux vidéo

Durée de lecture : 4 min
«Culture vidéoludique!» par le Liège Game Lab. Editions Maison des Sciences de l’Homme, Coll «Petite collection MSH» – VP 10€

Avec la «Culture vidéoludique!», le Liège Game Lab enrichit la «Petite collection MSH» des Presses universitaires de Liège. Les publications de la Maison des Sciences de l’Homme de l’ULiège alimentent un espace de réflexion, d’échange et d’engagement pour un large public.

Pleins feux sur les réalisations des amateurs

Les chercheurs du Liège Game Lab sont issus de différentes disciplines des sciences humaines. Pour eux, le jeu vidéo est un objet culturel. Comme la littérature, la musique, le cinéma, la BD ou les séries télévisées. Cela leur permet d’étudier l’avant, l’après et l’à-côté du jeu. De se pencher sur les joueurs secondaires qui observent les comportements des autres joueurs. De dresser un panorama de la recherche sur l’avatar, ce virtuel pilotable par les joueurs. D’examiner l’univers fictionnel de l’activité. De nouer un lien entre jeu vidéo, littérature, cinéma, presse spécialisée. De s’intéresser aussi aux réalisations des amateurs qui ne sont pas rémunérés par leurs œuvres.

Ces passionnés utilisent des logiciels d’aide à la création. «Une grande partie des utilisateurs se rassemble autour de forums en ligne et se constitue en communautés de pratique, mais aussi de goûts», explique le chercheur Pierre-Yves Hurel qui détaille 500 façons de faciliter la création. «Par exemple, nous comptons plus de 50 forums francophones actifs ou fermés prenant le logiciel RPG Maker comme objet. Les amateurs y présentent leurs créations. Cherchent à obtenir des commentaires et avis pour les aider à avancer.»

«Le jeu vidéo amateur n’est pas qu’un espace de production d’œuvres», souligne l’assistant au Département des Arts et Sciences de la Communication de l’ULiège.

«Il recouvre aussi différents espaces sociaux partagés dans lesquels les membres élaborent et discutent des critères de définition, de bon goût, d’esthétique. Plus généralement, c’est surtout le bouillonnement créatif, la cohabitation de projets formels hétérogènes et des projets personnels qui nous semblent être des marqueurs de distinction importants avec le jeu vidéo commercial.»

Le chercheur demande qu’on accompagne la reconnaissance du jeu vidéo amateur. Pour protéger les droits des créateurs. Développer une approche du jeu vidéo en tant qu’espace de démocratie culturelle.

Les joueurs partagent leurs créations

Des joueurs s’emparent de jeux vidéo pour produire des œuvres dérivées. «La conception du premier jeu vidéo résultait déjà d’un acte ludique», rappelle l’aspirante F.R.S.-FNRS Fanny Barnabé qui poursuit son doctorat à l’ULiège. «Il s’est exprimé par le détournement de l’usage conventionnel d’un super calculateur du Massachusetts Institute of Technology (MIT). C’est en effet à partir des expérimentations informatiques d’un groupe d’étudiants se faisant appeler hackers que Spacewar a vu le jour en 1962.»

Certains joueurs réutilisent des personnages, des situations. D’autres ajoutent des niveaux. Fixent des contraintes. Notamment en exploitant les bugs, ces erreurs informatiques.

Selon la chercheuse, les jeux vidéo semblent encourager une forme de réception créative. «Des joueurs peuvent aujourd’hui partager leurs créations avec un large public. S’organiser en communautés autour de sites ou forums de référence. Ou encore, échanger entre eux de bonnes pratiques et développer un discours réflexif sur leur activité.»

La course aux nouveautés

La presse jeu vidéo a besoin de la nouveauté pour intéresser ses lecteurs. La nouveauté a besoin de la presse spécialisée pour se faire connaître…

«Cet aspect promotionnel pèse lourd sur les épaules des journalistes actuels», constate le journaliste Boris Krywicki, assistant et doctorant au Département Culture, Médias et Communication de l’ULiège. «Ils doivent jongler entre passion et professionnalisme pour parler de jeu vidéo sans incarner des fans fascinés.»

«Actuellement, la diversité de la production vidéoludique est telle qu’il semble délicat pour les journalistes de se reposer sur les canons établis. Aujourd’hui, un jeu vidéo peut aussi bien frôler les 250 millions de dollars de budget qu’être façonné par un ou deux créateurs sur fonds propres. Il est impossible pour la presse jeu vidéo d’évaluer la qualité des titres contemporains sans se positionner idéologiquement par rapport à leurs modes de production.»

L’internet bouscule les médias papier, force les journalistes à se remettre en question… «La presse en ligne a, au départ, supplanté les magazines grâce à sa réactivité éditoriale. Plutôt que de s’épuiser à rattraper la course aux nouveautés, les journalistes empruntent des chemins de traverse et tentent de se placer tantôt en surplomb, tantôt de côté.»